Un bras de fer… épique !

Imagine-t-on des fonctionnaires d’un quelconque ministère organiser une grève sans l’assentiment des pouvoirs publics, en désaccord avec leur ministre de tutelle, et s’en tirer à  si bon compte ? Le ministre essuie une rebuffade, c’est son problème, mais surtout les magistrats révèlent la vraie nature des rapports les liant à  leur administration de tutelle : un rapport de force, où ils sont gagnants

On lisait en titre, dans un quotidien de la place, concernant la grève des magistrats: «Ramid : manifester, oui, mais pas en robe !». Dans une autre publication, le directeur des affaires civiles au sein du même ministère abonde dans ce sens: «Manifester en robe de fonction est une violation de la symbolique du pouvoir judiciaire». J’avais expliqué pourquoi une telle manifestation pouvait être nuisible à l’image de la Justice, déjà fort ternie. Mais nous n’en sommes plus là, à philosopher, expliquer, ergoter. Ils l’ont fait : bravant toutes les interdictions, les rappels à l’ordre et autres conseils avisés, les magistrats ont donc effectué leur  manifestation, en robe verte, attribut principal des juges et procureurs. Ce qui entraîne une multitude d’interrogations. Et d’abord sur la forme. Une manifestation se définit comme un «regroupement public de personnes qui veulent faire connaître leur opinion». Or, la manifestation sur la voie publique, prévue sous forme de sit-in devant le ministère de la justice n’a pas été autorisée par la préfecture de Rabat, car elle contrevenait aux dispositions du Dahir de 1958 formant Code des libertés publiques et réglementant les attroupements et rassemblements sur la voie publique. La préfecture, invoquant un trouble possible à l’ordre public, a préféré interdire ce rassemblement, arguant, juridiquement parlant, que toutes les formalités administratives et légales n’avaient pas été respectées par l’Association des magistrats, organisatrice de l’événement. Ce qui démontre clairement (et c’est regrettable d’ailleurs) que l’on peut être magistrat et ignorer les dispositions légales, ce qui est le comble du ridicule…

D’autre part, et toujours aussi curieux, cette fameuse manifestation en robe de fonction du 8 février n’a  pas été publique, mais privée! Au Maroc, on peut tout inventer, c’est un fait. Ainsi donc les magistrats, empêchés de battre le pavé de la capitale, se sont rassemblés…à l’intérieur du Club de la magistrature, dont l’accès est, bien sûr, sévèrement filtré. Voilà donc une manifestation publico-privée, avec moult photos de magistrats en robe verte, et en colère, arborant des pancartes (dont certaines curieusement rédigées en espagnol ?), mais prudemment éloignées du public, de la rue, restant sagement cantonnés à l’intérieur des murs de leur club très select, du reste !
Peut-on appeler cela manifester? Car il ne faut pas oublier que les magistrats sont des gens sérieux, peu enclins à semer le trouble et le désordre, eux-mêmes dépositaires de la force de la loi. Donc, on manifeste entre soi, sereinement, dans le calme et la rigueur, loin des bruits, de la foule et des bousculades. C’est là une lecture comme une autre du terme «manifester», en somme.

Sur le fond cette fois, une autre question s’impose. La préfecture a interdit la manifestation publique, le ministre de la justice a appelé au respect de la robe professionnelle. Ni l’une ni l’autre n’ont été entendus, signes manifestes de provocation, mépris et outrage…avec impunité à la clé, qui dit mieux ? Imagine-t-on des fonctionnaires d’un quelconque ministère organiser une grève sans l’assentiment des pouvoirs publics, en désaccord avec leur ministre de tutelle, et s’en tirer à si bon compte? Il y aurait eu des sanctions à l’instar d’un Ronald Reagan licenciant, dans les années 80, quelques milliers de contrôleurs aériens, suite à une grève non autorisée !
Mais ici, rien de tel. Le ministre essuie une rebuffade, c’est son problème, mais surtout les magistrats révèlent la vraie nature des rapports les liant à leur administration de tutelle : un rapport de force, où ils sont gagnants. In fine, même en cas de troubles graves à l’ordre public, en supposant une intervention des forces de police, suivie d’interpellations… les prévenus magistrats seraient déférés devant d’autres magistrats pour être jugés…pour avoir publiquement défendu les intérêts des magistrats : l’ambiance de l’audience ne devrait pas manquer d’intérêt, ni être triste! Et on attend avec curiosité la suite des événements et le prochain épisode, sachant dorénavant qui détient le vrai pouvoir.