Un an, six minutes et un quart de siècle !

Souvent les sages éprouvent de la souffrance à  cause de leur sagesse et l’évoquent dans leurs dits ou écrits.

Souvent les sages éprouvent de la souffrance à cause de leur sagesse et l’évoquent dans leurs dits ou écrits. De même que les poètes, comme celui qui comparait, en usant d’oxymores, le bonheur des imbéciles  vautrés dans l’ignorance à la souffrance des gens riches de connaissances qui se morfondent dans leur savoir. «Doul 3aqli yachqa finna3imi bi3aqlihi, wa akhouljahalati fichaqawati yan3amou». Ainsi parlait le poète alors que le sage biblique ne dit pas autre chose lorsqu’il constate que : «Plus on est sage, plus on a du chagrin et qui augmente son savoir ajoute à sa souffrance».

Voilà qui va faire plaisir à tous ceux qui n’ont jamais ouvert un livre et ils sont nombreux si l’on en croit les chiffres publiés par l’Unesco à l’occasion, précisément, de la Journée mondiale du livre célébrée le jeudi 23 avril dernier. Car la lecture aussi, à l’instar d’autres calamités humaines, a sa journée de sensibilisation aux choses du livre et de l’esprit. Déjà en 1939, date à la fois historique et hystérique, Paul Valéry écrivait ceci : «C’est un signe des temps, et ce n’est pas un très bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui-et non seulement nécessaire, mais qu’il soit même urgent, d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort» (Regard sur le monde actuel. Folio Essai.).
Ladite journée mondiale a coïncidé, curieusement ou volontairement, avec la commémoration de la mort à la fois de Shakespeare et de Cervantès. C’est là aussi un signe, mais un signe de quoi, on se le demande ? En tout état de cause, lorsque l’Unesco sensibilise, il faut s’attendre à des chiffres et ces derniers sont dramatiques et aussi têtus que les millions d’humains qui ne veulent pas ouvrir un livre. Et comme d’habitude et depuis que l’on célèbre la journée du livre, c’est-à-dire depuis 17 ans, le monde arabe est le cancre de la classe mondiale par excellence.

Le temps moyen consacré à la lecture par un enfant dans cette région du monde, en matière de culture générale, est de 6 minutes par an. Soit l’équivalent d’un échange de salutations téléphoniques sur un portable : Salamou alaïkoum, labass, kif rak, Fine rak, ach khbar eddar, ach khbar lwalid ou lwalida… Six petites minutes annuelles par an ! C’est vertigineux ! Et lorsqu’on parle de lecture, il doit probablement s’agir de n’importe laquelle : livres, journaux ou tout autre imprimé. Et là on ne parle que des enfants car pour les adultes, c’est râpé, circulez, il n’y a plus rien à lire et plus rien à dire ! Six minutes ! Vous vous rendez compte ? Alors, on se met à douter en se disant que si l’on comptait uniquement la lecture de la posologie des prospectus pharmaceutiques, on serait largement au-dessus des six minutes, non ? Non, car il faut croire que même cette «littérature» n’a pas beaucoup d’adeptes dans notre contrée. Bien sûr, pour enfoncer le clou et faire constater les dégâts, on livre des chiffres comparatifs avec les pays occidentaux. Bingo ! Douze mille minutes par an pour l’Occident ! Le match est plié et le gap, comme disent les experts, est vertigineux. Mais, lorsqu’on entend ici ou là que les gens lisent de moins en moins en Occident, on se met à espérer et on se dit qu’avec le temps et l’aide de Dieu, ils finiront par nous rattraper. A moins que l’on se dise, comme de tradition, que six minutes, c’est mieux que rien, walhamdou lillah ! L’éternité, plus six minutes !

Hors lecture en matière de culture générale et s’agissant de la lecture des livre, chez les enfants et les adultes, on a estimé qu’étant donné que les chiffres ne signifiaient plus rien, car trop abstraits, il valait mieux, pour plus de clarté,  illustrer le propos par un dessin. Et, concrètement, là aussi il y a de quoi s’enterrer dans une caverne et repartir de zéro. Admirons le gap : lorsqu’un Américain lit en moyenne 11 livres et un Britannique 7 ouvrages, l’homo arabicus se contente d’un quart… de page. Et encore, on ne précise pas le nombre de pages que comptent les livres lus par le lecteur américain ou britannique, sachant que chaque volume seulement de la série de Harry Potter compte plus de 700 pages.        
     

Que dire après cette illustration de notre formidable retard en matière de lecture et de culture ? Qu’elle explique tout le reste ? Que l’éducation et la culture sont à la base de tout développement ? Qui le nierait aujourd’hui et que fait-on pour que cela change ?

Nombre de responsables, ici et ailleurs, arguent d’un seul argument et se cachent derrière une seule excuse : la culture coûte cher et il y a tant de priorités. Mais lorsqu’on sait ce que l’ignorance et l’obscurantisme nous coûtent, le calcul est vite fait. Enfin, comme nous avons commencé par les sages et les poètes, concluons avec un poète doublé d’un sage. Lorsque l’architecture, notamment l’édification des cathédrales, tenait le haut du pavé des arts et que les architectes s’inquiétaient de la concurrence des livres, Victor Hugo a eu cette réponse : «Lorsqu’on la compare (l’architecture) à la pensée qui se fait livre, et à qui il suffit d’un peu de papier, d’un peu d’encre et d’une plume, comment s’étonner que l’intelligence humaine ait quitté l’architecture pour l’imprimerie».