Turquie, une frontière ou un pont ?

Le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’UE,
d’apparence technique et bureaucratique, abrite
une question culturelle déterminante : un Etat membre
de l’Union peut-il être musulman ? Une telle question suppose une incompatibilité entre la Turquie et l’Europe au regard de valeurs et d’histoires distinctes,
de «civilisations» supposées antagonistes. Il y a,
dans sa formulation, une volonté de réduire l’Europe
à un «club chrétien».

Peu nombreux sont les pays européens où la perspective de l’ouverture de négociations sur l’adhésion de la Turquie ne suscite pas de controverse. C’est à se poser la question : mais où se trouve la Turquie ? En Asie ou en Europe ? Entre les deux, bien sûr. Une tête de pont en deçà du Bosphore, un corps au-delà. Mais, il faut pourtant trancher : l’Union européenne n’admet point de double ancrage physique, encore moins un référentiel culturel partagé. Pourtant, la Turquie se veut européenne. Ce choix ne date pas de 1987, année de sa candidature à l’UE. Il découle de cette révolution faite par Atatürk dans les années 1920. On en connaît quelques traits culturels : l’utilisation des caractères latins, le port vestimentaire. Aujourd’hui, le désir d’Europe est porté par toute une nation aux motivations plurielles. Les élites sociales se sentent culturellement européennes. Les classes populaires sont peut-être moins fascinées par le modèle culturel mais sont attirées par l’accès au marché du travail. Le patronat dynamique est entièrement tourné vers l’Occident. La diplomatie s’acharne à défendre l’entrée dans l’Europe. L’armée ne voit dans le Moyen-Orient qu’une source de problèmes. Dans l’éventail politique, seule l’extrême droite nationaliste turque se montre opposée aux choix européen, et elle le fait non par nostalgie du Califat musulman, mais parce qu’elle est captive d’un nationalisme chauvin. Les islamistes, quant à eux, ont non seulement renoncé à leur opposition traditionnelle à l’Europe, mais ont même découvert les vertus d’une Europe qui leur permet d’échapper à la tutelle de l’armée sur le système politique.
Si la Turquie a fait le choix de l’Europe, cette dernière est moins claire dans ses positions. L’Union européenne a accepté le principe de la candidature de la Turquie en 1989. Mais elle n’a eu de cesse de souffler le chaud et le froid, de se poser des questions. Les institutions turques? Une démocratie certes, mais une démocratie autoritaire, sous contrôle de l’armée. L’économie turque ? Un système à deux composantes : un modèle néolibéral entravé par une pesanteur étatique. La question kurde ? Un sujet sensible qui, sans doute, avec celle de Chypre, constitue un obstacle à l’intégration européenne. L’immigration turque ? Un thème délicat, la présence dans les pays d’accueil ne signifie pas une proximité culturelle ou sociale. La laicité turque ? Une dimension institutionnelle qui ne peut occulter la place que prend l’islam dans la société.
Aujourd’hui la candidature a été confirmée mais l’Europe se pose toujours des questions. Bien sûr, elle a défini des critères d’adhésion. Ils concernent les réformes nécessaires au fonctionnement institutionnel d’un Etat de droit et de la démocratie, parallèlement au règlement du contentieux avec la Grèce. Derrière la normalisation des institutions se profile aussi le problème de l’intégration économique : comment un pays à démographie pesante, où le poids de la paysannerie n’a aucun équivalent en Europe et qui est toujours source d’une importante émigration, peut-il entrer dans l’Union sans soulever des questions difficiles à résoudre ? De surcroît, la taille de la Turquie interdit une aide financière, comme celle qui a permis au petit Portugal de se mettre rapidement au niveau du reste de l’Europe.
Ce débat d’apparence technique et bureaucratique abrite, au fond, une question culturelle déterminante : un Etat membre de l’Union peut-il être musulman ? Une telle question suppose une incompatibilité entre la Turquie et l’Europe au regard de valeurs et d’histoires distinctes, de «civilisations» supposées antagonistes. Il y a, dans sa formulation, une volonté de réduire l’Europe à un «club chrétien». Dans cette quête identitaire prédomine une conception «culturaliste» de la citoyenneté européenne. Dans ce débat brouillé, ne peut-on retenir que l’Europe, selon la formule d’Edgar Morin, se définit par la libre-pensée plutôt que par des identités immuables? Alors, la Turquie ? Un pont ou une frontière ? L’avenir nous le dira. Aujourd’hui, ce questionnement exprime un double enjeu : l’aptitude de l’Islam à la modernité et la disposition de l’Occident à l’hybridation culturelle