Turquie-Europe, LA grande opportunité

C’est sous la conduite d’un premier ministre
appartenant à la mouvance islamiste que le processus de démocratisation s’est accéléré, contraignant l’Europe à revoir sa copie. Le désir turc d’intégrer cette dernière s’est révélé plus fort que la tentation rétrograde ainsi que l’a démontré le recul du gouvernement Erdogan sur la question de la pénalisation de l’adultère.

Au début de ce mois d’octobre, le Collège européen a rendu un avis favorable pour l’ouverture de négociations avec la Turquie en vue de son adhésion à l’Union européenne. Sa recommandation trace une voie médiane qui multiplie les conditions et ne permettrait pas l’entrée avant 2015. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, ne s’en est pas moins déclaré satisfait. Ce sentiment semble partagé par ses compatriotes ainsi que l’a donné à entendre le micro-trottoir effectué au lendemain de la publication du rapport et diffusé sur le satellite. «Une perspective très excitante», telle est l’idée qui revenait dans les propos des jeunes Turcs interviewés. Plus circonspect, le rédacteur en chef d’un quotidien de la place s’est cependant ému de la somme de conditions posées et de ce «traitement de faveur» très particulier qui, depuis le départ, est réservé à la candidature de son pays.
Voilà bientôt un demi-siècle que la Turquie piaffe à la porte de l’Europe. Ce dernier round, qui lui entrouvre légèrement la porte, s’inscrit dans quelque quarante-cinq années de négociations. Deux ans après le traité de Rome, Ankara présentait déjà sa demande d’adhésion à la CEE. L’Europe s’est longtemps abritée derrière la question de la démocratie pour justifier sa réticence à l’accepter en son sein. Les efforts effectifs déployés par l’intéressée sur ce registre, notamment au cours des deux dernières années, lui imposent de modifier sa position. C’est à cette lumière que doit se lire la recommandation rendue par le Collège européen, recommandation qui réitère néanmoins les attentes européennes à l’égard d’Ankara en matière de droits de l’homme, de statut de la femme et de liberté religieuse à l’égard des non-musulmans.
Que la Turquie, pour l’Europe, soit «un os difficile à avaler», il n’est pas besoin d’être expert en géopolitique pour le comprendre. La Turquie, ce sont 70 millions de musulmans qui, en termes démographiques, pèsent autant que les populations des dix pays de l’élargissement. Plus pauvre, plus rurale, avec une richesse par habitant quatre fois plus faible que celle de l’UE, son intégration sur le plan économique ne sera pas aisée. Mais le vrai blocage est ailleurs. Il se rapporte, ce n’est pas un secret, à la dimension musulmane de la Turquie. Toutes les nations qui, à ce jour, font l’Europe appartiennent à la chrétienté. Le terme, en la circonstance, est à prendre avec son poids symbolique, celui forgé par l’histoire et lourd de toute la confrontation avec cet autre monothéisme qu’est l’islam. Perçue comme le cheval de Troie des musulmans, la Turquie, par sa demande d’adhésion, réveille les fantasmes emmagasinés dans la mémoire collective européenne. Le discours réfractaire évoque «notre vision de l’Europe» ou «notre vision de la démocratie» mais, derrière, se profile l’image de l’Ottoman avec son large turban et son grand sabre recourbé. D’autant que, aux illustrations jaunies des livres d’histoire, se superpose à présent une autre image, réelle cette fois-ci : celle, terrible, d’un glaive tenu par un bourreau masqué et s’abattant sur la nuque d’un supplicié agenouillé.
Pourtant, en ces temps dramatiques où tout pousse à la confrontation des civilisations, quelle opportunité formidable serait la venue d’Ankara à Bruxelles ! L’arrivée, il y a deux ans, du PJD turc au gouvernement avait suscité les plus grandes frayeurs. Or, paradoxalement, c’est sous la conduite d’un premier ministre appartenant à la mouvance islamiste que le processus de démocratisation a subi un coup d’accélérateur, contraignant l’Europe à revoir sa copie. Le désir turc d’intégrer ses rangs s’est révélé plus fort que la tentation rétrograde ainsi que l’a démontré l’ultime recul du gouvernement d’Erdogan sur la question de la pénalisation de l’adultère. Même forcée, la laïcisation a produit sur le long terme ses effets en Turquie. Par le jeu de la démocratie, des islamistes sont arrivés au gouvernement. Ils s’y sont mués en «musulmans modérés» pour reprendre l’expression d’un journal français. Demain, on les qualifiera peut-être, comme les «démocrates chrétiens», de «démocrates musulmans». Cette confrontation pacifique qui fait progresser de part et d’autre sans perdre ni s’annihiler, c’est cela l’espoir véritable, pour le monde musulman, comme pour l’Occident.