Trois vérités sur l’accord Maroc-USA

On peut se demander pourquoi le Maroc a utilisé son capital
politique pour conclure un accord impopulaire et économiquement sans grand
intérêt. La réponse à cette question est que
le Maroc a ressenti le besoin de cet accord et que
les Etats-Unis y ont un intérêt géopolitique.

Le débat sur l’Accord de libre-échange avec les Etats-Unis a pris sur la scène politique nationale une dimension surprenante. Une poussée de fièvre s’est emparée brusquement de divers acteurs. Après une longue somnolence… comme si rien ne se profilait à l’horizon. Jamais, depuis l’adoption de l’accord d’association avec l’Europe, un choix de politique commerciale extérieure n’avait provoqué une telle réaction au sein de l’opinion publique. Ce ne sont pas les termes de cet accord, ni ses conséquences éventuelles qui peuvent expliquer l’intensité de ce débat, dont les conclusions, d’ailleurs, ne peuvent non plus reposer sur des arguments irréfutables. C’est une entreprise vouée à l’échec que d’essayer de convaincre les opposants à l’accord qu’il n’est pas un projet satanique, comme cela l’est d’essayer de persuader ses partisans qu’il n’est pas une solution miracle aux problèmes de l’économie marocaine. L’opposition à l’accord trouve ses racines dans une certaine image de l’Amérique, hégémonique, arrogante et peu soucieuse des intérêts des autres parties du monde.
La politique a malheureusement cette caractéristique que les mauvais arguments tendent à éliminer les bons. Alors que les opposants à l’accord ont eu recours à une rhétorique simpliste et politiquement inefficace, ses partisans ont répondu par des arguments terre à terre sans mesurer vraiment la nature de l’enjeu. Ils nous affirment aujourd’hui que cet accord permettra d’améliorer les performances de l’économie nationale, créera des milliers d’emplois, et assurera le bien-être du peuple marocain. Une telle description embellit considérablement la réalité. On peut exprimer en trois assertions la vérité à propos de l’accord. La première est qu’il n’aura pas d’effets sensibles sur la croissance au Maroc. Pourquoi ? D’une part parce que la liberté des échanges existe déjà ; le nouvel accord n’augmentera pas tellement plus l’intégration des deux marchés. D’autre part, l’économie marocaine est si peu importante comparée à celle des Etats-Unis qu’elle ne peut, dans un avenir prévisible, être un fournisseur ni un débouché majeur pour l’économie américaine.
Deuxième assertion : l’accord ne détruira pas notre système productif et financier. Certains opposants affirment que les importations en provenance des Etats-Unis vont condamner l’offre locale et supprimer des milliers d’emplois. Par contre, les partisans prétendent que l’essor économique permis par l’accord ouvrira un large marché aux exportations marocaines, qui créeront des emplois nouveaux. Aucune de ces deux affirmations n’est exacte. Elles ignorent l’effet de neutralisation que les politiques économiques peuvent exercer sur l’impact sectoriel de l’accord. Ni l’agriculture, ni l’industrie des génériques, ni le secteur des assurances ne seront passés par perte et profit. Tout simplement parce que l’accord ne prône pas une ouverture à tout-va. Le Maroc n’est pas plus libre-échangiste que les Etats-Unis. Il semble que les concessions ne sont pas allés bien au-delà des engagements auprès de l’OMC.
Troisième assertion : l’accord n’attirera pas ipso facto les investissements américains. Pour le Maroc, l’accord est en quelque sorte une garantie donnée aux investisseurs américains de la poursuite des réformes. Le Mexique ne visait pas autre chose en multipliant les maquiladoras. Ce n’est pas une belle réussite que ces zones franches où les entreprises des Etats-Unis sont implantées. Quand ils s’appuient sur le dumping social, les investissements demeurent d’une grande volatilité. Les implantations stables répondent à des critères d’attractivité autrement plus complexes. De plus, l’accord ne peut booster les réformes si les acteurs nationaux ne se sont pas approprié celles-ci. On peut alors se demander pourquoi le Maroc a utilisé son capital politique pour conclure un accord impopulaire et économiquement sans grand intérêt. La réponse à cette question est que le Maroc a ressenti le besoin de cet accord, et que les Etats-Unis y ont un intérêt géopolitique. Il est essentiellement une question de politique étrangère, plutôt qu’un enjeu économique pour les deux partenaires