Tribunal d’Ain-Sebaâ, une «gare de triage» aux locaux inadaptés

on garde le suspect pour trois raisons essentielles: d’abord éviter qu’il ne disparaisse dans la nature, ce qui est plausible quand on encourt quelques années de détention ; ensuite s’assurer qu’il n’ira pas détruire des preuves encombrantes chez lui ou ailleurs ; enfin, l’empêcher de communiquer avec d’éventuels complices pour adopter une ligne de défense commune.

Dans un réseau de chemins de fer, il y a les gares de triage : c’est de là que sont dispatchés les trains en fonction de leurs destinations ou de leurs contenus, passagers ou fret. Dans les tribunaux aussi on trouve ce genre de service, notamment dans le pôle pénal. Cela se passe à Ain-Sebaâ, dans les locaux du Tribunal pénal. Plus exactement dans le sous-sol de ce bâtiment, où bien des destins basculent brusquement. A bien observer la chose, le système est extrêmement bien rodé, précis et surtout hyper actif ; on en vient même à se demander, devant tant d’efficacité, si tous les droits prévus par la loi sont respectés. Donc, d’abord présentation du décor : il s’agit en fait d’un grand garage, fermé par une grille. En face de celle-ci, de l’autre côté de la rue, sur un terrain vague, des dizaines de personnes font le pied de grue : ce sont les familles de tous ceux qui ont été interpelés la veille (ou quelques jours auparavant), et pour qui l’heure de vérité va bientôt sonner. On notera, au passage, que le ministère de la justice est bien conscient de la présence de ces foules qui attendent, mais rien n’a jamais été pensé pour améliorer leur situation : on les trouve sous une pluie battante: Pas le moindre abri pour se protéger du soleil ou de la pluie, ni de bancs, ni d’installations sanitaires: ils attendent, comme ils le feraient en rase campagne, dans des conditions souvent déplorables… et sous le nez des magistrats et du président du tribunal que cela, apparemment, n’émeut point (chez nous, il est vrai, on confond souvent LE délinquant et sa famille, cette dernière traitée avec peu d’égards, comme étant la génitrice d’un repris de justice…).

Le garage est prévu pour recevoir deux estafettes en même temps : elles entrent en marche arrière, et déversent leur cargaison humaine, des gens souvent abasourdis par ce qui leur arrive, car traités (presque) comme du bétail: on descend de l’estafette menotté, on est rangé en file indienne, puis on se met en marche encadré par des policiers armés de mitraillettes, et plutôt nerveux. Défense de s’arrêter, de parler, de fumer, direction : les cellules placées au fond du garage, auxquelles font face une dizaine de bureaux ou officient les représentants du parquet. A partir de cet instant, la loterie peut commencer. Les substituts du procureur du Roi n’ont que quelques minutes à consacrer à l’étude de chaque dossier, car le nombre de prévenus ne cessera d’augmenter au fur et à mesure que la matinée s’écoulera, les estafettes de police arrivant toutes les dix minutes avec une nouvelle «cargaison», en provenance des différents commissariats de la ville. Et donc, c’est au petit bonheur la chance. Certains prévenus seront libérés après leur audition par le parquet. Celui-ci, estimant bénins les faits qui leur sont reprochés, les remettra en liberté, avec remise d’une convocation pour une audience correctionnelle… à laquelle bien peu assisteront car, une fois sortis de cet enfer, la plupart des gens jurent qu’ils ne remettront plus les pieds dans un tribunal. Pour d’autres, moins chanceux, ce sera l’incarcération immédiate (appelée «mandat de dépôt»), avec la désignation d’un magistrat instructeur, le substitut estimant que les actes commis sont assez graves et que l’enquête de police doit être approfondie. Le suspect est alors retenu «dans l’intérêt de la Justice». En fait, on le garde pour trois raisons essentielles: d’abord éviter qu’il ne disparaisse dans la nature, ce qui est plausible quand on encourt quelques années de détention ; ensuite s’assurer qu’il n’ira pas détruire des preuves encombrantes chez lui ou ailleurs ; enfin, l’empêcher de communiquer avec d’éventuels complices pour adopter une ligne de défense commune. Pourtant, il faut bien libérer les cellules pour faire de la place aux nouveaux arrivants car le flot des arrivées est incessant. Donc tout se fait dans la précipitation, avec un souci primordial pour les parquetiers : éviter de relâcher des suspects aux casiers chargés. L’ambiance est donc survoltée, tendue, et l’on sent la tension qui règne dans cet endroit. Dehors, la matinée s’écoule et les familles guettent l’ouverture de la grille du tribunal. Et à chaque ouverture, à chaque sortie d’une personne, ce sont de grands cris de joie, des youyous, fêtant la libération d’un fils prodigue, d’un père de famille ou d’un mari. Ainsi se déroulent les journées aux abords du Tribunal pénal d’Ain-Sebaâ, l’endroit ne retrouvant son calme qu’en fin de journée, lorsque l’administration aura fermé ses portes !