Tragédies et désordres

«Ce ne sont pas les tragédies qui nous tuent, ce sont les désordres», disait Dorothy Parker, poète et scénariste américaine (1893-1967). Comme ce constat est juste chaque fois qu’une tragédie humaine est déclarée. La dernière en date que la France a connue, suite aux actes terroristes et barbares perpétrés à Paris, a fait et va faire couler beaucoup d’encre et déclencher débats et réactions contradictoires. Plus de deux semaines après le choc et suite aux réactions unanimes de par le monde et les différentes et émouvantes manifestations de solidarité avec le peuple français et les familles des victimes, il est à craindre que la peur que les terroristes ont déclenchée –car c’est là par définition le but du terrorisme–et le choc post-traumatique qui s’en suivra ne provoquent une autre peur, plus dure à surmonter, par amalgame et par réaction psychologique tout à fait humaine et naturelle. Car, et on le sait depuis toujours, la peur prend plusieurs formes aussi irrationnelles qu’inexplicables. Dans le beau roman inachevé de Kafka, Le Château, on peut lire cette angoissante interrogation d’un des personnages du livre : «Nous les gens d’ici avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous traverse sans résistances ; nous prenons peur au moindre craquement du bois, et quand l’un de nous a peur, l’autre prend peur aussitôt, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions ?».
Les images d’union et de solidarité de la marche organisée que les télévisions du monde ont diffusée rassurent. L’émotion qui se lisait sur les visages et dans les propos des foules rassemblées à Paris et ailleurs réconfortent. La présence à la tête de la marche de leaders politiques de tous les continents, de toutes les confessions et de toutes les tendances et régimes politiques donnent de l’espoir. Il reste à capitaliser sur cette osmose afin que la peur ne s’installe pas ni ne divise les communautés entre elles. Certes, les intégristes ou islamistes comme on nomme des loubards transformés en terroristes barbares sont, ou se prétendent, de confession musulmane. Mais tous les musulmans de France et d’ailleurs ne sont ni intégristes, ni loubards, ni terroristes. On sait que cet argument dont usent, et parfois abusent sans convaincre, des musulmans démocrates et bien sous tout rapport fait sourire les uns et agace d’autres. Sans parler de ceux, nombreux, qui ont peur de tout ce qui est différent, de tout ce qui est autre. Aujourd’hui plus qu’hier, il sera encore plus difficile aux démocrates d’origine musulmane, croyants, agnostiques ou athées de convaincre ceux qui sont sous le choc. Pourtant, ce sont justement ceux-là que les médias français boudaient, préférant les «grandes gueules», les vociférateurs hirsutes ou faussement glabres qui font le spectacle ou l’article. Nous avons souvent signalé à nos confrères occidentaux cette anomalie sous forme de «sélection par la peur» qui fait qu’un théologien «islamiste», considéré comme bon teint ou carrément comme un radical, est préféré sur un plateau à un intellectuel musulman progressiste et démocrate. C’était aussi, il faut le rappeler, la «ligne éditoriale» prisée par Al Jazira. Le musulman démocrate ou le contraire, même lorsqu’il est français, n’est pas considéré comme un «bon client» sur les plateaux de la télé car il ferait, selon les programmateurs, doublon avec son voisin français de souche. Bref, il est inintéressant parce qu’il n’est pas et ne parle pas comme les obscurantistes, jugés plus représentatifs. D’autres encore prétextent le débat contradictoire et mettent en avant le respect des fameux principes d’objectivité, de pluralités et du droit au temps d’antenne. C’est, en quelque sorte et dans un autre contexte, l’application de la fameuse boutade sur l’objectivité : trois minutes pour les juifs et trois minutes pour Hitler.
Mais maintenant que l’on a dit cela, il reste que ce terrorisme est mené, à tort certes, au nom de l’islam. Peu importe aujourd’hui les conditions politiques, géostratégiques et la responsabilité des uns et des autres ainsi que les raisons, le pragmatisme ou les calculs basés sur des intérêts économiques ou diplomatiques qui l’ont attisé, ravivé et instrumentalisé ici ou là. (Viendra peut-être le temps d’en débattre calmement et sérieusement.) Il reste donc au monde arabo-musulman à affronter le terrorisme ouvertement, sincèrement et profondément, à la fois par la vigilance et la veille politique, mais aussi par un réarmement idéologique à travers l’éducation, la culture et la gestion intelligente du fait religieux. Pour ce faire, les pays concernés ne peuvent faire l’économie d’une ouverture sur l’universel sans craindre pour leur identité islamique. Leur religion et l’épaisseur culturelle qui l’accompagne sont assez fortes, riches et fécondes pour adapter l’universel au local. Elles l’ont déjà fait par le passé dans le Bagdad des temps des splendeurs et l’Andalousie d’Averroès, d’Avicenne et de Maïmonide.