Traditions postmodernes

Il y a une catégorie d’internautes compulsifs que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, et qui inondent votre boîte de mails pieux et de petites prières de pénitence pleines d’anges ailés, de basmala et de hamdala.

«Ne laissez pas le brouhaha de l’extérieur perturber votre paix intérieure». Ce conseil n’est pas celui d’un sage bouddhiste retiré dans  son temple ni d’un mystique éloigné du bruit du monde : c’est ce qu’a déclaré Steve Jobs, le gourou de la Silicon Valley, peu avant sa mort. Tout, trop et plus encore, a été dit sur cet homme qui a inventé une nouvelle mythologie pour les temps modernes sous forme d’avatar d’un ordinateur mobile passé du big Mac à l’iPad et autres Smartphones. Son logo, la pomme, était au départ une reproduction de Newton s’extasiant, par une nuit de pleine lune, devant une pomme dont la chute lui révélera ses fameuses lois de l’attraction universelle. Mais Steve a viré Newton et croqué dans la pomme. C’est ce que Isaac (c’est son prénom) aurait dû faire et breveter avant de cogiter sur le mouvement des astres. Mais, là, vous me direz que même le type qui a inventé le feu n’a pas pensé à l’enregistrer, sinon il aurait touché des royalties d’enfer. C’est bien connu, lorsqu’on est un véritable génie, on est le dernier à s’en apercevoir. Ce sont les cons qui osent tout, comme dit Audiard dans un dialogue des Tontons flingueurs, et, poursuit-il, «c’est  même à ça qu’on les reconnaît». 

La prouesse de Jobs a été comparée à celle de Gutenberg, inventeur de l’imprimerie. Sauf que la disparition de ce dernier, vers 1468, n’a pas fait autant de bruit. Pourtant, son invention a été un événement majeur dans l’histoire de l’humanité. Mais bon, c’était avant Facebook et les gazouillis des twitters, car à l’heure de la pensée et de la parole digitales, tout ce qui n’est pas traversé par le numérique est condamné à une existence végétative. Telle est la modernité dans sa fulgurante fugacité en ces temps sans mémoire.

Restons dans une autre forme de modernité, car celle-ci elle est plurielle et chaque peuple l’accommode à sa façon, ou s’accommode très vite de ce que ses traditions et ses croyances réprouvent depuis toujours. Il ne vous a pas échappé, si vous prenez les transports en commun : bus, train et taxis (oui monsieur, les taxis c’est en commun, nous avons inventé le communisme à notre insu) ou lorsque vous êtes attablés à une terrasse de café ; il ne vous a pas échappé donc, que les sonneries du téléphone ont laissé la place à toutes sortes d’incantations et prières. Vous êtes là, tranquilles, plongés dans votre livre ou vos rêveries (c’est aussi bien) quand soudain, un appel à la prière fuse d’on ne sait où. A peine identifiez-vous le destinataire qui farfouille déjà dans ses poches pour répondre, qu’une autre incantation aux accents eschatologiques promet enfer et damnation aux impies, aux mécréants, aux femmes, aux enfants et à d’autres bipèdes non identifiés. Ce n’est qu’un appel téléphonique et l’on dirait l’apocalypse. Et puis, il y aussi ceux qui, plus studieux ou plus savants, ont téléchargé le Coran intégral qu’ils parcourent en glissant pieusement leur index sur l’écran tactile de leur Smartphone. D’un clic on monte le son pour faire profiter les autres usagers qui n’ont rien demandé. Smart, chic en anglais. Le chic et le choc font bon ménage dans ce train qui gronde et reprend son souffle en de brèves haltes dans de petites gares grises et moches, quelque part dans ce morne espace «rurbain» qui sépare Rabat de Casablanca. Steve Jobs, l’homme le plus riche de son cimetière, doit apprécier le silence qui règne chez lui maintenant. Eh, Steve !, l’éternité, c’est combien de giga ? Et puis il y a une catégorie d’internautes compulsifs que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, et qui inondent votre boîte de mails pieux et autres bondieuseries, de fetwa bizarroïdes, de recommandations hallucinées, de faux hadiths et de petites astuces destinées à faire des rêves paradisiaques. Oh ! rien de ce que la morale réprouve. Non, des petites prières de pénitence pleines d’anges ailés, de basmala et de hamdala. Sauf qu’avec leurs astuces pleines d’anges et de démons, on ne risque pas l’insomnie, mais carrément la dépression. Là aussi la modernité accompagne cette fausse piété qui a surgi depuis quelques années, résultat à la fois de la pression et de l’hypocrisie sociales. On voit de plus en plus ce fonctionnaire oisif traversant les couloirs de l’administration, le visage et les bras mouillés après les ablutions d’usage. Il prend pieusement le petit tapis de prière- en tissu synthétique made in China- qui couvrait l’ordinateur PC mis en mode veille. L’écran n’enferme plus le célèbre aquarium et ses petits poissons de toutes les couleurs qui font comme un petit bruit de bisou dans l’eau. Exit les petits poissons. Des versets du Coran calligraphiés en 2D décrivent des circonvolutions autour de la Kaâba. Un peu plus tard, pour rentrer chez lui, il prendra sa petite auto : une Logan achetée à crédit. Sur le pare-brise arrière de sa voiture, on peut lire la décalcomanie d’une calligraphie : «Hada mine fadli rabbi» (ceci est un don de Dieu).