Toutes les littératures du monde

Depuis quelques semaines, la fiction littéraire française est au centre d’un débat intéressant. En effet, un long article publié dans Le Monde et signé par un collectif d’écrivains de langue française met en cause le concept même de la francophonie littéraire, qui réduit une multitude d’auteurs de souche non française à des écrivains de seconde zone. Le collectif dénonce aussi la ringardise du concept de la francophonie et ses avatars aux relents colonialistes. En revanche, il met en avant la richesse de l’apport de tout un pan de la littérature d’expression française hors hexagonale, au moment où l’on parle de plus en plus d’une crise de la fiction dans la production romanesque en France. Pour les signataires de l’article mentionné, l’ancienne suprématie de l’imaginaire romanesque français depuis le XIXe siècle a fait son temps.

D’autres griefs sont faits aux tenants d’une fiction franco-française nombriliste, intimiste et barricadée derrière une certaine arrogance. Bref, tout le monde en a pris pour son grade et pas de la part de n’importe qui puisque des signatures confirmées du landernau littéraire parisien ont adopté cet article-pétition. En plus de quelques auteurs d’Afrique noire, du Maghreb, d’Asie et des Antilles. Les signataires, au nombre de quarante-quatre, ont finalement appelé à une «littérature-monde» de langue française ouverte, extravertie, généreuse, colorée et flamboyante.

La réaction la plus attendue était celle du secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Abdou Diouf. Ce dernier, tout en défendant l’action de son institution, rappelle qu’il n’y a pas de contradiction entre la création d’un ensemble linguistique et la diversité dans la création culturelle. Pour lui, ce qui fait problème, c’est la confusion entre la notion «d’«exception culturelle» française et la diversité culturelle et donc entre le francocentrisme et la francophonie.

D’autres réactions d’écrivains de langue française ont alimenté ce débat provoqué par cet article collectif, publié à l’occasion de la tenue du Salon du livre de Paris. On sait que le Salon du livre réserve gratuitement un «espace francophone» aux éditeurs impécunieux des pays qui ont «la langue française en partage». Cependant, cette litote sous forme «d’appellation contrôlée» pour dire «pays francophones» pourrait donner lieu à des situations paradoxales. Supposons qu’un auteur de langue française soit issu d’un pays qui n’est pas membre de l’OIF, par exemple l’Algérie. S’il est publié chez Gallimard, il est quoi ? français, algérien ou écrivain francophone ? Si, en plus, il a le talent de l’excellent romancier algérien Boualam Sansal, tout le monde va être embêté. Il paraît que ce fut le cas cette année, et l’écrivain français Jean Rouaud, auteur des Champs d’honneur et signataire de l’article collectif, l’a rappelé dans une récente et virulente lettre ouverte adressée à Nicolas Sarkozy. Non, rien à voir avec le sujet. C’est juste un truc franco-français, puisque vous êtes curieux, à propos d’un discours autour du thème de l’identité et de la patrie fait par le candidat aux élections présidentielles et au cours duquel il a cité Rouaud et d’autres écrivains.

Faut-il rappeler que le débat sur la crise de la fiction française et la mondialisation de l’imaginaire romanesque ne date pas d’hier ? Depuis l’avènement du concept anglo-saxon de «world fiction», qui a fait florès avec l’arrivée remarquée et remarquable sur la scène littéraire d’écrivains de langue anglaise d’origine non britannique, on n’a pas cessé d’évoquer le principe de l’universalité dans la littérature. En France, des enquêtes sur les ventes de romans ont relevé que les lecteurs français se tournent de plus en plus vers les romans étrangers.

Des écrivains comme Naipaul, Salman Rushdie, Hanif Koraichi et d’autres ont apporté un souffle nouveau et une «universalité» qui a fait dire à Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit que «la France est en mal de fiction». D’autres défenseurs de l’ouverture de la fiction sur le monde ont bataillé pour une littérature du monde lors de rencontres internationales et dans des revues comme Gulliver, dirigée par l’écrivain aux «semelles de vent» Michel Le Bris. Les mêmes, rejoints par d’autres, sont à l’origine du collectif et qui considèrent que l’universalité d’une littérature se mesure au nombre des lecteurs qu’elle attire… à travers le monde. Comme quoi, même un débat aussi complexe sur la littérature peut se résumer en une simple lapalissade.