Tout sauf une cerise sur le gà¢teau

Pour la plupart, les artistes de la scène alternative marocaine sont d’origine modeste. Ils ont grandi et vivent dans les mêmes quartiers que ceux où prospère l’intégrisme religieux. Mais, du fait justement de leur engagement artistique, celui-ci n’a guère de prise sur eux. Ils en sont prémunis par leur art qui, parce qu’il les ouvre sur un langage universel, décuple leur capacité d’échange. Donc de dialogue et d’acceptation de ce qui est différent. L’art peut être le meilleur des antidotes contre l’extrémisme. Et la culture, tout sauf une cerise sur le gà¢teau.

Samedi 15 septembre avait lieu à Paris la 14e Techno parade. Le même jour, devant l’ambassade des USA en France, des «frères» s’étaient rassemblés pour crier leur colère après la diffusion du film Innocence of muslims qui a réactivé la détestation des Américains dans l’ensemble du monde musulman. Dans ces deux manifestations se trouvaient des Marocains. Leur présence à l’une et à l’autre montre combien multiples et contradictoires peuvent être les visages de la jeunesse marocaine. Combien, dans leur quête identitaire, selon qu’ils trouvent refuge dans l’art ou la religion, les jeunes Marocains vont suivre des voies aux antipodes les unes des autres.

Lors de cette techno parade de Paris, plus grand événement musical français après la fête de la musique, le Maroc était non seulement présent mais l’invité d’honneur. Le coup d’envoi de la manifestation par la ministre de la culture a été donné à partir du char marocain. Tout le long de l’itinéraire, celui-ci a occupé la tête du cortège, donnant le tempo aux treize autres d’un défilé suivi par 300 000 personnes à travers les artères parisiennes. Suite à sa première participation en 2011, le Maroc a été choisi par l’association Technopol, organisatrice de l’événement, comme invité d’honneur de cette 14e édition qui réunit les meilleurs DJ de la scène électronique française. C’est dire l’estime portée dans l’Hexagone à la scène musicale alternative marocaine.

Cette scène, qui a émergé dans le cadre du mouvement artistique Nayda, est représentative d’une nouvelle génération d’artistes et de musiciens marocains. Ces derniers ont innové en mariant les sons traditionnels marocains à des sonorités venues d’ailleurs. Leur démarche est marquée par l’ouverture sur le monde en même temps qu’une volonté de revisiter autrement la culture marocaine. Ils ne craignent pas d’oser la rupture et leur audace séduit beaucoup de leurs congénères qui se reconnaissent en eux en ce qu’ils expriment leur soif de liberté et d’affirmation de soi. Il n’est pas non plus anodin de relever que les 4 DJs choisis pour représenter le Maroc lors de cette techno parade vivent sur trois continents différents (Amérique, Europe, Afrique).

Le même jour donc, des musulmans radicaux se faisaient disperser par la police devant l’ambassade américaine où ils s’étaient rassemblés place de la Concorde. Essentiellement des salafistes qui, comme un peu partout à travers le monde après la diffusion du film islamophobe, ont été derrière l’organisation de cette manifestation. Parmi eux, des jeunes d’origine marocaine qui, dans le radicalisme religieux, trouvent un exutoire à leur mal-être. Ce mal-être qui se nourrit de l’exclusion et de la perte de repères ne diffère guère de celui éprouvé par les jeunes marocains du Maroc. Confrontée à des problèmes multiples, touchée de plein fouet par la crise (au Maroc, 81% des chômeurs sont des jeunes), notre jeunesse nage en plein désarroi. Ses frustrations sont exploitées par l’extrémisme religieux qui la pousse à se refermer sur elle-même et à haïr l’autre présenté comme la source de tous les maux. La flambée de colère allumée dans le monde musulman par un film pamphlétaire minable et qui n’a d’importance que celle qui, donnée par ceux qui le dénoncent, montre à quel degré de fragilité psychologique nous en sommes réduits sous nos cieux. Et les jeunes, plus encore que les adultes.

Pourtant, et l’exemple des acteurs de la scène alternative marocaine le démontre amplement, d’autres moyens de transcender le réel existent qui portent en avant et permettent de dépasser les difficultés du quotidien.

Ces outils sont ceux de la créativité, musicale ou autre. Pour la plupart, les artistes de la scène alternative marocaine sont d’origine modeste. Ils ont grandi et vivent dans les mêmes quartiers que ceux où prospère l’intégrisme religieux. Mais, du fait justement de leur engagement artistique, celui-ci n’a guère de prise sur eux. Ils en sont prémunis par leur art qui, parce qu’il les ouvre sur un langage universel, décuple leur capacité d’échange. Donc de dialogue et d’acceptation de ce qui est différent.

D’où leur présence à la techno parade de Paris. Le Maroc, faut-il le souligner, est le seul pays arabe à avoir lui aussi sa propre techno-parade. Même si cette manifestation artistique ne concerne qu’une petite minorité, sa seule existence est significative. Elle peut se lire comme un des signes de résistance de la société aux forces rétrogrades qui la travaillent actuellement. On ne dira donc jamais aussi combien l’art peut être le meilleur des antidotes contre l’extrémisme. Et la culture, tout sauf une cerise sur le gâteau.