Tout sauf l’indifférence

Tous les jours, après avoir essuyé l’assaut d’une flopée de vendeurs de kleenex, nous devons être nombreux à  nous poser la question. Et à  cette question, la réponse n’est pas simple. Mais tout vaut mieux que la fermeture et l’indifférence.

La première image est celle d’une rue déserte, la nuit. Dans le second plan, une voiture arrive et s’arrête devant un magasin. Le troisième révèle la silhouette recroquevillée dans un sac de couchage d’un SDF dormant à même le trottoir. Du véhicule en question, deux hommes descendent et déchargent un gros colis dont on comprend qu’il s’agit d’un poste de télévision. Ils le transportent à l’intérieur du magasin sous la vitrine duquel dort le clochard. Sur ce, illuminant la nuit, un écran s’allume comme par enchantement. Le dormeur se redresse et regarde les images qui défilent devant lui. Deux autres clodos le rejoignent, rient de ce qu’ils voient avant que l’intéressé ne les fasse déguerpir. A partir de là, l’action s’accélère. Captée par une caméra tournée dans sa direction, la tête du SDF s’affiche brusquement en grand sur l’écran.

L’homme s’observe, fixe son visage émacié dévoré par une barbe broussailleuse et son regard s’alourdit. Puis, après qu’une main mystérieuse a placé un disque dans un lecteur DVD, la tête du SDF disparaît de l’écran pour laisser place à une séquence bonheur. Celle d’une enfant joyeuse qui court sur la plage, d’un père heureux qui la prend dans ses bras, d’une maman posant au bord de l’eau. Y succèdent ensuite des images de Noël avec la même fillette et le même papa en cravate et chemise blanche devant le sapin illuminé. On comprend que ce papa rayonnant et l’homme hirsute de la nuit ne sont qu’une seule et même personne bien que seul le regard soit resté inchangé. L’écran s’éteint. Le clodo se retourne lentement. Et aperçoit, debout de l’autre côté du trottoir, deux femmes dont une jeune fille qui tient une peluche à la main.

Signé Nuno Rocha, ce court métrage qu’on peut visionner sur Youtube, est formidablement construit. Aussi endurci que puisse être le spectateur, il en ressort bouleversé car obligé de regarder en face l’humanité de ces êtres à la dérive qui peuplent la rue, tant la nôtre que celle des villes étrangères. L’histoire ici racontée se passe clairement ailleurs, elle est celle de ces vies qui, en Occident, sous l’effet de la crise, basculent du jour au lendemain. De ces hommes et de ces femmes qui, après avoir mené une existence «normale», se retrouvent en situation de rupture de ban à la suite d’une succession de mauvais coups. Un divorce, un licenciement, une maladie et la machine infernale peut s’emballer jusqu’à mener à la dérive totale. D’où ces «nouveaux pauvres», ce quart-monde qui se développe au cœur de sociétés opulentes.
Chez nous, dans les pays pudiquement appelés en voie de développement, ce n’est pas la même pauvreté qui sévit. La nôtre est essentiellement celle de personnes qui, à la base, sont nées du mauvais côté de la barrière. Et qui, l’inégalité des chances faisant, n’ont pas réussi à prendre l’ascenseur social pour s’extraire de leur condition initiale. Mais le résultat est identique. Des êtres à la marge sur lequel le regard glisse et dont la vue en vient à être perçue comme une agression par ceux «qui ont».

Le spectacle de la misère est insupportable, surtout quand elle touche les enfants et les personnes âgées. Or, tous les jours, elle est là, à s’imposer, à interpeller cruellement. Alors, pour y faire face, beaucoup se durcissent, se ferment à l’humanité de ces personnes qui leur agitent leur détresse sous les yeux. On ne veut plus voir en elle que des individus qui font commerce de leur malheur au mépris de leur dignité, des paresseux qui préfèrent mendier que travailler, des importuns que l’on chasse parfois avec emportement. Pour ne pas succomber, on étouffe en soi tout réflexe d’empathie, se refusant à voir au-delà de l’image de déchéance qui est renvoyée. Se refusant à voir l’être humain au-delà de la main qui quémande.

A l’instar de l’homme politique français qui déclara un jour, parlant de la France, «on ne peut accueillir toute la misère du monde», on ne peut, certes, endosser toute la douleur du monde. Mais, dans le même temps, ce processus par lequel, pour se protéger, on se ferme à l’humanité d’autrui peut s’avérer lourd de conséquence. Pour soi et pour la société où on vit. Car ce faisant, on fabrique de moins en moins de lien social. Ou plutôt celui-ci ne se tisse plus qu’entre personnes du même bord laissant le fossé s’élargir avec ceux qui appartiennent aux autres strates. Et de devenir infranchissable jusqu’à menacer l’équilibre général. Alors que faire ? Tous les jours, après avoir essuyé l’assaut d’une flopée de vendeurs de kleenex, nous devons être nombreux à nous poser la question. Et à cette question, la réponse n’est pas simple.

L’interrogation, cependant, doit demeurer présente à l’esprit de chacun pour que chacun, à sa manière, tente d’y répondre. Fusse de manière imparfaite mais tout vaut mieux que la fermeture et l’indifférence.