Tout est à  réapprendre

Comment ne pas voir dans les incidents des banlieues ce qui nous guette à chaque instant. Certes,
on ne saurait plaquer une réalité sur une autre, mais où que
l’on soit aujourd’hui de par le
monde,
on enregistre le même phénomène d’accentuation extrême
des exclusions.

Vivre aujourd’hui est-il plus difficile que ça ne l’était hier ? Souvent l’on entend dire qu’avant, les choses étaient plus simples, qu’avant, c’était «le bon vieux temps». Les gens étaient plus ceci, les rapports plus cela. Avec l’avancée en âge, le regard a tendance à  se colorer de nostalgie. Ce qui fut n’est plus et ce qui advient désoriente. Pourtant, dans la «désorientation» induite par ce temps nouveau qui déploie ses ailes sous nos yeux, il y a vraiment matière à  fascination. Au-delà  du mal-vivre propre à  l’époque présente, les bouleversements dont nous sommes témoins présentent un caractère réellement exceptionnel. Exceptionnel en ce sens o๠la mue est palpable. On touche du doigt la métamorphose, on la vit au quotidien, on la voit se réaliser et c’est cela le fait extraordinaire. Si aujourd’hui se distingue d’hier, c’est d’abord par la rapidité avec laquelle les choses se font… ou se défont. Pour s’en convaincre, il suffit de voir combien de fois par jour on s’entend dire que le temps va trop vite. Et c’est vrai qu’il va vite, «trop vite», bien que lui ne soit coupable en rien, tout étant dans la sensation que nous en avons. Ce sentiment d’accélération trouve sa source certes dans le rythme de la vie moderne mais la nouveauté de ces dernières années, celle qui, littéralement, bouleverse notre mode d’être, elle est dans la vitesse avec laquelle l’information circule d’un bout à  l’autre de la planète. Elle est dans l’articulation qui en découle entre nous et les autres. Elle est dans cet éclatement des repères spatiaux et mentaux qui nous éveillent à  des perceptions nouvelles. Nous continuons toujours à  nous croire appartenir à  notre seul petit terroir, notre univers qui n’est autre que celui hérité de nos ancêtres, notre identité enfin – ah, notre identité – à  quoi bon y revenir puisqu’elle se définirait d’elle-même ! Sauf que tout n’est plus aussi simple. Sauf que Mac Luhan avait raison : le monde n’est plus qu’un village. Un village planétaire, certes, mais un village quand même. Dans la consommation actuellement faite des médias, on entend régulièrement stigmatiser la suprématie prise par les chaà®nes satellitaires sur les télévisions nationales et déplorer la déconnexion induite de ce fait par rapport à  la réalité locale. C’est vrai mais, pour de multiples raisons, nous n’y pouvons pas grand-chose. D’autre part, ce qui se passe ailleurs influe sur ce que l’on vit ici et vice versa. Considérons simplement les événements qui ont récemment secoué la France. La crise des banlieues, par exemple. Au-delà  du fait que nous nous soyons sentis directement concernés, les acteurs en cause étant, pour une bonne partie, marocains ou d’origine marocaine, nous ne pouvions qu’être interpellés par cette actualité. Le désespoir exprimé par ces jeunes, leur revendication de reconnaissance et de respect, le recours à  la violence comme ultime moyen de se faire entendre, tout ceci nous parle au premier chef. Comment ne pas y voir ce qui nous guette à  chaque instant et ce, pour des raisons en apparence différentes mais au fond pas si différentes que ça. Certes les contextes changent et on ne saurait plaquer une réalité sur une autre. Cela étant, o๠que l’on soit aujourd’hui de par le monde, on enregistre le même phénomène d’accentuation extrême des exclusions. Des exclusions qui vous font ne plus être. Au-delà  du fait de ne pas avoir, rien de plus terrible que de ne plus être, socialement parlant. En créant au sein de la société une ligne de partage entre les «utiles» et les «inutiles», le système économique mondial actuel favorise le développement de ce sentiment d’inexistence sociale. Il frappe d’invisibilité ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne rentrent pas dans sa logique de production. A Paris, comme à  New York, comme à  Casablanca. Et quand elle explose, la violence alors n’a plus de nationalité. A Bruxelles, on est sous le choc. Une Belge, convertie à  l’islam, est allée se faire exploser en Irak. C’est la première Européenne kamikaze. On bute là  sur quelque chose que l’entendement a du mal à  intégrer. Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête de cette jeune femme, dont des photos nous montrent une jolie frimousse souriante, pour la conduire à  poser un tel acte ? Quand un Palestinien, un Tchétchène ou un Irakien choisissent de se donner la mort en la donnant, l’argument du désespoir a quelque validité. Mais une Belge vivant en Belgique, le pays du Mannekenpis ! A notre tour de tressauter : le compagnon de cette kamikaze est d’origine marocaine. Que comprendre si ce n’est que tout est à  réapprendre ?