Tous poils dehors !

L’expression «mettre les voiles» vient d’être illustrée d’une manière rocambolesque en Jordanie, après l’évasion de deux prisonniers déguisés en femmes et portant des voiles empruntés à des épouses en visite dans la prison la plus surveillée du pays. L’information, publiée il y a quelques semaines, parle d’un Irakien condamné à perpétuité et d’un Jordanien purgeant une peine de dix ans. Cette évasion digne d’un film de série B coïncide et se complique avec les fréquentes protestations des détenus islamistes qui refusent la fouille de leurs épouses et parentes lors des visites en prison.

Voilà qui va poser un problème à tous ceux qui s’évertuent à concilier traditions et modernité, défense des droits de l’homme et respect de la loi, dans ce qu’on appelle le monde arabo-islamique comme partout ailleurs. Cela pose en fait, et plus généralement, un autre problème, plus compliqué encore, qui est celui de l’identité.

Comment concilier une identité culturelle ou religieuse avec une autre, anthropométrique ou civique? Identité, individualité, altérité, universalité, toutes ces notions s’entrechoquent et, pour accéder à l’art de vivre en bonne intelligence en société, quelle qu’elle soit, il est nécessaire d’atténuer le choc des tropismes individuels ou collectifs. Plus facile à dire qu’à faire certes, car entre l’universalisme assimilationniste et ouvert et les identités recroquevillées, il y a une distance qui va, et c’est le cas de l’écrire, du ciel à la terre.

Mais si le ciel invoqué par les tenants de la foi ou de la croyance livre plus facilement des réponses, la terre, à laquelle s’attachent ceux qui invoquent la raison, laisse le monde, la politique, l’argent ou tout simplement la vie souffler la réponse.

Mais revenons, justement, à des choses plus terre à terre. Lorsqu’un individu, homme ou femme, sous prétexte de respecter ses traditions ou ses croyances, se dissimule derrière un accoutrement qui en fait une silhouette sans visage, nous sommes paradoxalement face à un effacement de l’identité ou parfois à son camouflage. C’est ce qui inquiète davantage lorsque des musulmans, visages cachés derrière des barbes touffues et arborant qamis identiques ou femmes drapées de voiles et de gants noirs ou de burqa, déambulent dans les rues des villes.

Chacun y voit ses peurs et ses contradictions que les médias, notamment en Occident, amplifient et interprètent. Au sujet de l’altérité et de ce qu’il appelle Le Goût des Autres, titre d’un récent ouvrage (Editions Flammarion), l’anthropologue français Benoît de l’Estoile, dit : «Quand on sait que la reconnaissance de l’humanité passe par le visage, cet Autre est d’autant plus menaçant que son visage est caché.»

Mais d’autres modes vestimentaires, moins austères et de plus en plus prisées, sont déclinées à partir de ces accoutrements uniformisés et renvoient à une certaine tradition ou, plus idéologiquement, à telle ou telle formation politique. Cet air du temps fait aussi l’affaire de commerçants qui ne perdent pas le nord (si l’on ose dire car tout cela vient de l’est, comme on le sait) et misent sur une mode que les plus de 200 chaînes de télés du Moyen-Orient prescrivent dans leurs programmes.

Voilà encore une autre réponse que le ciel, via les satellites, livre plus rapidement. Jamais la modernité ou plus simplement le progrès technologique n’a été accepté, intégré et exploité aussi «efficacement» et aussi rapidement par la tradition. Une nouvelle mythologie vécue au quotidien est née à l’insu de ceux qui avaient les yeux rivés sur la modernité ou la post-modernité.

Tous les signes sont là pour en attester la puissance. On peut y lire un signe de ces temps mondialisés où les valeurs chavirent et où la quête d’une certaine spiritualité se manifeste comme un sursaut ou en tant qu’exutoire. Mais on peut aussi n’y voir que le signe du passage à une autre ère où l’image dans toute son acception, celle de soi et celle de l’autre, est à la fois accessible et source de peurs.

En effet, on n’a jamais été aussi abreuvé d’images, de télé, d’internet, de webcam, de téléphone portable, venues de partout, qui disent tout et n’importe quoi sur tout et sur tout le monde. Devant ce déferlement numérisé, comment une personne, dans un pays sous-développé ou en développement, et quel que soit son degré d’instruction ou de sa foi, ne peut-elle pas se poser cette question ontologique et pourtant simple : où est la vérité dans tout ça ? Arrivé au mot Vérité, le philosophe Jean Grenier, qui fut le professeur d’Albert Camus au lycée, écrivait dans son fameux Lexique : «Je n’ai jamais pu faire coïncider ce que je croyais être la vérité avec ce qui m’aidait à vivre»