Tous en liberté provisoire !

Si l’histoire de Ali Dinia touche autant, c’est bien parce qu’elle nous confronte à  une Justice dont on ne comprend pas les jugements. La Justice est censée rendre le droit. Mais où est le droit dans cette histoire ? Comment s’étonner ensuite que nos prisons regorgent de personnes en situation de détention provisoire alors même que jamais l’insécurité n’a été aussi grande dans les villes du Royaume ? Qui envoie-t-on en prison et pourquoi ? Que fait la Justice ? Et surtout, où est-elle ?

Même si on préfère l’oublier, dans un coin de sa tête, on la sait tous, cette vérité implacable. Cette vérité que, dans notre beau pays, nous sommes tous en liberté provisoire ! Tous sans exception. A n’importe quel moment, qui que nous soyons et quel que soit notre parcours, nous pouvons, sans avoir rien fait pour le mériter, être victimes de situations kafkaïennes où l’arbitraire le dispute à l’aberration. C’est ce qu’a vécu (et vit encore) Ali Dinia, cet homme de 78 ans porté malgré lui à une célébrité brutale dont il se serait bien passé. Sur Facebook, le groupe «Justice pour Ali Dinia» créé par ses proches pour appeler à sa libération a réuni en un temps record quelque douze mille membres. Son histoire a été relayée par plusieurs supports médiatiques et l’émotion suscitée comme les réactions scandalisées montrent combien ce drame parle au plus grand nombre. Car, au-delà de l’élan de compassion à l’égard d’une victime dont on a fait un coupable, il y a ce frisson d’effroi qui parcourt tout un chacun à l’idée qu’il aurait pu -qu’il peut être- Ali Dinia.

Pour qui n’a pas eu vent de cette affaire très médiatisée, quelle est-elle ? Le 15 août dernier, Ali Dinia, septuagénaire, roule sur l’autoroute Rabat-Casablanca en compagnie de sa femme, de sa fille et de ses deux-petits enfants. Homme sans histoire, bon père de famille, Ali Dinia est un monsieur probe qui n’a jamais eu maille à partir avec la justice et vit une retraite tranquille. Mais ce 15 août, son destin bascule. Après avoir été projeté dans le fossé de séparation, son véhicule se retrouve de l’autre côté de l’autoroute. C’est le drame. La collision avec les voitures venant en sens inverse provoque la mort d’une jeune étudiante de 23 ans, rentrée au Maroc pour les vacances. Quant à la famille Dinia, grièvement blessée, ses membres sont transportés vers les urgences de Mohammédia. Pendant ce temps, un automobiliste qui a vu l’accident prévient les gendarmes. Il leur explique qu’un camion vient de causer un grave accident. Puis il identifie au niveau du péage celui-ci et son chauffeur, aussitôt arrêté et placé en garde à vue. Ce témoignage, consigné dans le procès-verbal de la gendarmerie, concorde avec la version donnée par la suite par la famille Dinia, à savoir que leur voiture a été violemment percutée par un camion de type semi-remorque rouge, faisant perdre son contrôle et l’envoyant sur l’autre voie. Jusque-là, la responsabilité de l’accident, et donc de la mort de la malheureuse jeune fille, paraît clairement définie.

Sauf que, quelques jours après, coup de théâtre. Le chauffeur du camion est relâché et la police incarcère Ali Dinia, tout juste opéré et qui vient de passer quatre jours en réanimation. Le vieil homme est conduit avec son plâtre et dans sa chaise roulante en prison. Que s’est-il passé ? Les avocats du chauffeur ont avancé qu’il y aurait eu erreur sur leur client et ont réussi à obtenir sa liberté provisoire. Le témoin dont l’identité, mystérieusement, n’aurait pas été relevée par les gendarmes, n’étant plus là pour reconfirmer ses dires.  A l’inverse, Ali Dinia ne bénéficie d’aucune mansuétude. Il est directement soumis au juge d’instruction qui décide de son incarcération sans prendre en compte ni son âge ni son état de santé. Plus incompréhensible encore, jusqu’au 23 septembre, à la différence du chauffeur de camion, les quatre demandes de liberté provisoire déposées par son avocat  sont rejetées.
Que comprendre ? Sur quelles bases et comment raisonnent les juges ? Quels sont ces textes de lois sur lesquels ils s’appuient pour, dans un cas de figure pareil, envoyer un homme de près de 80 ans en prison et se montrer aussi implacables à son égard ? Certes, on ne saurait oublier qu’il y a eu mort, qu’une jeune fille de 23 ans a laissé sa vie dans cet accident. Mais est-ce pour autant qu’il faille s’acharner sur quelqu’un dont le véhicule a été transformé en projectile ? Ali Dinia était-il ivre au moment des faits ? Non. Comment alors aurait-il pu, brusquement et de son seul fait, perdre le contrôle de son véhicule au point de se retrouver de l’autre côté, sachant qu’il s’agit d’un vieux monsieur dont on imagine difficilement qu’il faisait du 180 km à l’heure! Que font les juges du témoignage qui a conduit à l’arrestation du camionneur, et ce, alors même que la famille Dinia était évacuée aux urgences ? Comment imaginer que l’identité du témoin ait pu ne pas être relevée par les gendarmes, pas plus que le numéro de la plaque d’immatriculation de son véhicule ? Mais, surtout, pour ainsi faire de Ali Dinia l’absolu coupable au point de lui refuser QUATRE demandes de liberté provisoire, comment les juges, s’ils font abstraction du témoignage dit, expliquent-ils les circonstances de l’accident ?

Si l’histoire de Ali Dinia touche autant, c’est bien parce qu’elle nous confronte à une Justice dont on ne comprend pas les jugements. La Justice est censée rendre le droit. Mais où est le droit dans cette histoire ? Comment s’étonner ensuite que nos prisons regorgent de personnes en situation de détention provisoire alors même que jamais l’insécurité n’a été aussi grande dans les villes du Royaume ? Qui envoie-t-on en prison et pourquoi ? Que fait la Justice ? Et surtout, où est-elle ? Question lancinante qui hante le for de bien des Marocains.