Toujours trop tard !

Couper la radio, éteindre la télé, envoyer les journaux à la poubelle, basta !, plus envie d’entendre, plus envie de savoir. A quoi bon ? Tout effort de compréhension devient inutile dès lors que la raison déserte le champ. Face aux logiques de haine et de vengeance, les mots s’épuisent. On se prend à tourner son regard vers le ciel. Pourquoi une telle malédiction ? Quelle faute les enfants d’Ismaël et d’Isaac, vivant à l’ombre des prophètes, doivent-ils expier, semble-t-il à tout jamais ? On l’aura compris, c’est encore de Palestine qu’il est question. De Palestine et d’Israël. Les chars sont à nouveau rentrés dans Gaza. Les routes explosent, les ponts sautent, les enfants crient leur peur et l’espoir est assassiné. Une fois de plus, une fois de trop.

Pourtant, le 27 juin dernier, un accord de la plus haute importance a eu lieu. Une avancée politique palestinienne inestimable a été réalisée mais elle semble être arrivée trop tard. Comme toujours. Pour un pas en avant, c’est dix que l’on s’empresse aussitôt de refaire en arrière. Le fracas des armes a retenti, reléguant au second plan cet événement majeur. Ce 27 juin donc, les deux principaux mouvements palestiniens, le Fatah et le Hamas ont annoncé être parvenus à un accord sur le «programme des prisonniers». Pour rappel, face au danger de guerre civile planant sur leur société, des militants palestiniens détenus en Israël et représentant toutes les tendances politiques ont rédigé un mémorandum appelant à la création d’un Etat palestinien à l’intérieur des frontières de 1967, à la focalisation de la résistance sur ce même espace (donc à la fin des attentats-suicides) et à la mise sur pied d’un gouvernement d’union nationale. Ce texte, parce qu’il est sous-tendu par la reconnaissance implicite d’Israël, s’est heurté, dans un premier temps, au rejet du Hamas tandis que le Fatah, dont il reflète la ligne, l’adoptait dans son intégralité. Le Président Mahmoud Abbas donna alors dix jours au gouvernement islamiste d’Ismaël Haniyé pour revoir sa position. En cas de persistance dans son refus, il le menaça de faire appel au peuple pour trancher la question dans le cadre d’un référendum national. Or, d’après un sondage effectué par l’université de Birzeit, le «programme des prisonniers» rencontrerait l’aval de la majorité des Palestiniens. Aussi, après plusieurs semaines, souvent houleuses et difficiles, de dialogue inter-palestinien, celui a-t-il fini par aboutir. Les deux principales composantes, nationale et islamiste, du mouvement palestinien, sont arrivées à un accord sur la base de ce texte. L’acceptation par Hamas des grandes lignes de celui-ci, et donc du principe de la création d’un Etat palestinien à l’intérieur des frontières de 1967, représente un pas phénoménal effectué par les islamistes. Il témoigne une fois de plus, si besoin est, de leur pragmatisme politique. Mais le mouvement de feu Cheikh Yassine connaît lui aussi la division entre «modérés» et «radicaux».

Pendant que les ministres et les élus, en prise avec la réalité quotidienne de la gestion des affaires publiques et donc du bien-être de la population, s’engageaient sur la voie du dialogue, les radicaux de la branche armée remettaient le feu aux poudres. Après les tirs réguliers de roquettes artisanales sur les municipalités du sud d’Israël, un raid spectaculaire contre les Israéliens est organisé, se soldant par la mort de deux de leurs soldats et l’enlèvement d’un troisième. Du coup, retour à la case départ. Pour récupérer le soldat enlevé, les Israéliens organisent la riposte sur plusieurs fronts. Leurs bombes anéantissent un peu plus l’infrastructure économique de Gaza tandis que les fondements mêmes de l’autonomie politique palestinienne sont mises en péril par l’arrestation, en Cisjordanie, de neuf ministres et de dizaines d’élus. Du coup, les institutions palestiniennes sont quasiment paralysées avec un premier ministre qui ne couche plus dans son lit et coupe son téléphone !

Que gagnent les Palestiniens de cette nouvelle flambée de violence ? A part – et cela n’est certes pas négligeable – un retour momentané à l’union nationale avec des militants du Hamas et du Fatah patrouillant côte à côte, peu de chance pour une signification autre qu’un peu plus de larmes et de souffrance pour une population déjà durement touchée. Alors pourquoi ? a-t-on envie de s’écrier. Pourquoi ces tirs de roquettes, pourquoi ce raid, pourquoi cet enlèvement ? Les Israéliens manquent-ils tellement aux habitants de Gaza qu’ils veuillent voir leurs blindés revenir dormir sous leurs fenêtres ? Est-ce avec ces coups de canif à l’armada israélienne que sera libérée la Palestine ! Où est la raison dans tout cela quand on sait, par ailleurs, que de tels événements aident le premier ministre israélien à faire avancer, sur le plan international, son projet de séparation unilatéral avec les Palestiniens ? Encore une fois, le grand gagnant dans l’affaire, c’est et cela reste les durs d’Israël ! Mais que vaut la rationalité face au désespoir ? Car c’est bien le désespoir qui porte les jeunes de cette kyrielle de petits groupes combattants, autonomes et sans réelle affiliation politique, actifs aujourd’hui sur le terrain de la lutte armée. Le désespoir et l’esprit de vengeance. Mais cette douleur palestinienne, faut-il aussi le souligner, est également l’objet d’exploitation par des tiers. Les radicaux du Hamas ont leur siège à Damas. Derrière leur leader, Rachid Mechaal, l’ombre de l’Iran et de la Syrie plane. La Palestine reste l’objet d’enjeux qui dépassent la stricte recherche de l’intérêt de ses habitants. Alors, que faire ? Mahmoud Abbas et Ismaël Haniyé, en dépassant leurs divergences, ont montré le chemin. Celui de l’unité nationale. «Dieu !, disait Kant, le grand philosophe allemand, préservez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en occupe». Voilà une maxime qui gagnerait à être méditée par les Palestiniens.