Tolérants à  l’intolérance

Il est vrai que nous pouvons tout à  fait être respectueux de la différence dès lors qu’elle ne nous concerne pas. On peut même l’accepter de la part d’autrui dès lors qu’il s’agit d’un étranger. Mais, dès lors qu’elle se niche en notre sein, qu’elle est le fait de l’un des nôtres, rien ne va plus. La loi, la morale et Dieu sont convoqués pour ramener l’impénitent dans le droit chemin. Dans notre société, nous sommes certes tolérants, mais tolérants à  l’égard de l’intolérance.

«Tolérance» est un concept à la mode. Un concept que l’on aime à convoquer sous nos cieux pour caractériser ce que nous sommes. Des êtres «tolérants», ouverts sur l’autre et sur la différence. Nous sommes tellement dans «la tolérance» que nous lui avons dédié un festival, «le Festival de la tolérance», dont la 6e édition doit se tenir à Agadir le 16 octobre courant. Célébrer le «dialogue interculturel» et prôner «le rapprochement des peuples» à travers la chanson, tel est l’objectif dévolu à cet événement culturel. Les initiatives festives portées par de si nobles intentions ne peuvent qu’être saluées. Mais outre que le concept en lui-même pose problème, la réalité concrète de notre «tolérance» mérite qu’on s’y arrête. Et qu’on la questionne au vu de notre histoire et de nos pratiques.

Quand on parle de «tolérance», aussitôt la saillie de Claudel (également attribuée à Clémenceau) : «la tolérance, il y a des maisons pour cela !», vient à l’esprit. Elle rappelle que ce concept porte en lui la négation de ce qu’il est censé prôner, à savoir la reconnaissance de l’autre en tant qu’égal. Le verbe «tolérer» sur lequel il est construit induit de supporter quelque chose ou quelqu’un par condescendance ou indulgence.
Celui qui tolère est placé en position de supériorité à l’égard de celui qui est toléré. C’est dans ce sens que nos sociétés musulmanes ont été «tolérantes» à l’égard des gens du livre. Elles les acceptaient en leur sein, leur reconnaissaient des droits mais dans un rapport de suprématie du musulman par rapport à eux. Le dhimmi «toléré» n’était pas l’égal du musulman. Chez les chrétiens, ce n’était pas mieux à l’égard de qui ne croyait pas en Jésus. En témoignent les persécutions dont ont été victimes les juifs. Mais c’est cette société chrétienne qui va enfanter les valeurs d’égalité et de respect des différences sur lesquelles s’est construite la société moderne. En 1686, un premier acte en est posé avec le «Traité de tolérance universelle» de Pierre Baylé. Protestant français réfugié à Rotterdam, ce dernier va plaider en Europe chrétienne la cause de toutes les religions minoritaires. Dans ce «Traité de tolérance universelle», il défend la liberté de penser pour le «juif, païen, mahométan, romain, luthérien, calviniste, arménien, socinien : pour tous, sans nul privilège». On sait ensuite le chemin parcouru sur plusieurs siècles pour arriver à cette société moderne où la «tolérance», définie désormais comme une incitation positive au respect de l’autre dans ses différences, est posée comme une valeur cardinale.

Aujourd’hui donc, à l’ère de la mondialisation, tout le monde, à quelques exceptions près, se veut «tolérant». Le Maroc n’est pas en reste. D’où ses belles déclamations sur la «tolérance». Mais, dans les faits, qu’en est-il vraiment ? Qu’en est-il à l’égard de qui ne s’inscrit pas dans la norme, qu’elle soit religieuse, sociale ou ethnique ? A l’égard des «gens du livre», l’esprit de la dhimmitude perdure. «Lihoudi hachak» n’a pas disparu.

L’athée et l’agnostique sont toujours bons pour le gibet, fut-il symbolique. A l’égard des Noirs, c’est «la honte», comme disent les jeunes. Les témoignages des Subsahariens résidant au Maroc sur les agressions racistes dont ils sont l’objet vous font devenir cramoisi. Quant aux homosexuels, aux enfants naturels et aux mères célibataires, autant ne pas en parler. Pour eux, quand ce n’est pas la case prison, c’est le statut du lépreux avec rejet, opprobre et exclusion.

Avec tout ça, indifférents à la contradiction, nous nous voulons une société tolérante, respectueuse de l’autre dans sa différence. Il est vrai que nous pouvons tout à fait être respectueux de la différence dès lors qu’elle ne nous concerne pas. On peut même l’accepter de la part d’autrui dès lors qu’il s’agit d’un étranger.

Mais, dès lors qu’elle se niche en notre sein, qu’elle est le fait de l’un des nôtres, rien ne va plus. La loi, la morale et Dieu sont convoqués pour ramener l’impénitent dans le droit chemin. Dans notre société, nous sommes certes tolérants, mais tolérants à l’égard de l’intolérance.