Tintin au pays des saints

Il apparaît que si la tradition ne sert pas la modernité, la première se sent parfaitement à  l’aise dans la seconde et le démontre chaque jour. Ainsi se pose la fameuse question qui fà¢che les bons esprits : faut-il commencer par éduquer le peuple avant de l’envoyer voter ?

Temps moderne, époque moderne, monde moderne, jamais le mot moderne n’a été aussi banalement utilisé dans les médias et les conversations qui se veulent savantes ou éclairées. Plus intello encore, c’est le vocable «modernités» qui est devenu le mot de passe dans les cénacles et les rencontres de poètes et écrivains en vue. Pourtant, si le terme revient en force aujourd’hui, on ne peut pas dire que notre paysage tant politique que social donne toujours les signes d’une quelconque modernité. Si tant est que celle-ci soit le contraire de l’archaïsme et du conservatisme. Car il est de bon sens de s’entendre d’abord sur la signification de cette modernité lorsqu’elle vous situe dans le camp des gens bien, cool, sympas, à la page et tant d’autres postures aussi galvaudées. En face, il y a bien sûr tous les autres : les ringards, les pas à la mode et les à la marge. Or, aujourd’hui, la modernité est opposée à la tradition dans un raccourci qui ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes. Une telle dualité pousse, en effet, vers un extrémisme qui oppose les tenants de la «tradition» et ceux de «la modernité» dans une violence verbale, physique ou symbolique.

Dans le domaine de la création et des arts, l’origine, la modernité ou le modernisme renvoyaient à des courants nouveaux ou marginaux qui cesseront, le temps passant, d’être qualifiés comme tels. La linéarité du temps se chargeait de faire de chaque époque un cas unique, non circulaire et donc innovant. Jusqu’à ce qu’une autre séquence vienne le détrôner et ainsi de suite. De sorte que l’on est toujours moderne à telle époque présente par rapport à un temps passé. C’est ce qui a fait dire à Malraux  dans Les voix du silence : «Rien ne peut vaincre cette banalité que, pour un homme du XIIIe siècle, le gothique était moderne». Ce cheminement intellectuel ne va pas toujours de soi notamment lorsqu’on évoque la tradition dont la transmission est une donnée constante et continue. Car qu’est-ce qu’une tradition, sinon la persistance d’un passé composé de symboles, d’informations, de mythes et de légendes écrits et consignés, ou conservées et transmises à travers des générations ?

L’actualité que vit le monde en général en boucle sur les chaînes d’information et le monde arabe en live dans le désarroi, depuis le fameux printemps devenu marque déposée, est la parfaite illustration de la violence qui caractérise l’opposition entre la tradition et la modernité. Toutes deux se retrouvent, en effet, enfermées dans une dualité politique que doit départager un mécanisme politique et institutionnel non traditionnel, basé sur le suffrage universel, lequel est une invention on ne peut plus profane et révolutionnaire. De plus, les traditionalistes doivent faire -et, ma foi, le font bien jusqu’à nouvel ordre- avec tous les artifices du discours politique moderne : campagne, réseaux sociaux (confère le compte tweeter et le ikhwaneweb en Egypte), sondages, communication politique et autres tricheries de politicards aguerris. D’où il apparaît que si la tradition ne sert pas la modernité, la première se sent parfaitement à l’aise dans la seconde et le démontre chaque jour. Ainsi se pose la fameuse question qui fâche les bons esprits : faut-il commencer par éduquer le peuple avant de l’envoyer voter ? Nombre d’intellectuels et d’analystes de par le monde et dans le monde arabe (car vous avez remarqué qu’il y a deux mondes) refusent de se poser cette question. Même si, depuis peu, certains démocrates convaincus dans la région s’interrogent et confessent qu’il y a un risque de déferlement d’un vaste courant populiste qui se nourrit à la fois de la tradition, de la religion, de l’analphabétisme et de la pauvreté tout en se drapant derrière le combat pour une justice sociale. De plus, si les mouvements fondamentalistes plus ou moins modérés semblent parfois rassurer en Occident et parmi certains démocrates arabes, les islamistes  radicaux qui soutiennent les premiers tout en les critiquant, se font, eux, de plus en visibles, monnaient leur soutien et peuvent pratiquer, si ce n’est déjà le cas, cette vieille technique des groupuscules qu’est l’entrisme politique. Alors que les choses étant ce qu’elles sont, que faire ? C’est ce que se demandait l’autre, celui qui a mené une révolution qui a fait choux blanc. La question se pose de plus en plus et peu d’experts se risquent à proposer une stratégie ou une méthode. A part ceux qui préconisent une recette qui consisterait non pas à islamiser la modernité (c’est déjà fait, non ?) mais à moderniser l’islam. Vaste programme, leur rétorquent les sceptiques, ces séparateurs du temporel et du spirituel, du politique et du religieux. Pourtant, certains d’entre eux refusent d’être qualifiés de laïcs de peur de passer pour des mécréants ou des athées. Ils sont juste modernistes ou rationalistes.

Mais la proposition la plus surprenante est sans nul doute celle de notre ami l’écrivain et poète tunisien Abdelwahab Meddeb qui, dans une dénonciation bien argumentée de la pensée wahhabiste, publiée dans le journal «Le Monde» (du 16 déc. 2012), propose de lutter contre ce péril afin de sortir «l’islam de l’islamisme» en agissant sur quatre points dont le premier est celui-ci. «D’abord, l’islam vernaculaire, celui qui tourne autour du culte des saints, qui récupère le fonds dionysiaque et tragique, c’est-à-dire qui prend au sérieux la scène qui active la catharsis, la purge par laquelle est évacuée l’excédent dont la charge pèse sur les âmes des individus et de la communauté qu’ils constituent. Or cette scène vernaculaire récupère des matériaux qui proviennent de l’ère préislamique». Alors là, diront les ricaneurs de chez nous, ces Tintin au pays des saints, il n’y a qu’à se baisser, car la densité du marabout au mètre carré est une spécificité que le monde arabe entier, curieusement, nous envie et que les salafistes, furieusement, nous reprochent.