Thé vert et verre de thé

L’Å“uvre de Boujemaoui se construit dans son exposition
de Bab Rouah, et sous nos yeux, comme une fiction portée
par la légende enchantée d’un buveur de thé. A ceux qui cherchent
un sujet dans l’art moderne, le peintre propose un objet qui raconte une histoire
simple et qui est lui-même dans le mouvement du récit. Thé vert et verre de thé.

De toutes les expressions artistiques marocaines modernes, les arts plastiques, et notamment la peinture, sont celles dont on peut sans doute tracer une incontestable généalogie. Leur passé récent et leur itinéraire ininterrompu font des arts plastiques une valeur créative sûre. Art contemporain par excellence, la peinture marocaine est fille de l’histoire récente du Maroc indépendant. Deux générations de peintres ont façonné ce «petit musée imaginaire» qui nous sert d’héritage. Nous laissons aux critiques d’art – devenus en sus, et par la force ou la médiocrité des choses historiens de l’art, voire commissaires priseurs – le soin de décliner des noms et de clamer des valeurs sûres au marché des vanités. Il nous importe ici les itinéraires d’artistes qui travaillent dans le silence, Å“uvrent dans l’humilité et créent dans la qualité. Ceux-là  font Å“uvre authentique et don à  l’avenir des arts au Maroc. L’un d’eux expose à  la galerie Bab Rouah à  Rabat jusqu’au 8 mars : Mustapha Boujemaoui, natif de la petite ville de l’Orientale, Ahfir, en 1952, diplômé de l’école des Beaux-arts de Tétouan, de l’Académie des Beaux-arts de Bruxelles et de l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris. Ce n’est pas banal comme cursus, mais c’est l’illustration parfaite de cette génération de peintres marocains contemporains. Sa première grande exposition, en 1982, à  la galerie l’Atelier, à  Rabat, dirigée par Pauline de Mazières (sainte Pauline, mère des arts !) fut une révélation. Agé de trente ans, Boujemaoui a, depuis, entamé un itinéraire jalonné d’Å“uvres et de recherches sur la matière, en quête incessante de thématiques nouvelles.

Aujourd’hui, il continue l’exploration d’un thème qui lui est cher, le thé et son rituel, et qui s’inscrit dans la cohérence d’un récit pictural. Car, si l’artiste est taciturne, sa peinture a toujours parlé pour lui et raconté des histoires. En effet, nombre de peintres, ici comme ailleurs, privilégient une tendance au formalisme qui rapporte la signification d’une toile à  la couleur, au graphisme ou à  la composition de ces deux éléments. Pour eux, l’art peut se passer du sujet, voire de l’idée. Mais que vaut une toile qui ne raconte rien ? Elle attire, tout au plus, des commentateurs bavards, avides de combler le vide de la création par la vacuité du propos. Depuis «Les jardins imaginaires», le vert comme couleur l’a mené au verre comme objet, contenant et contenu d’un récit sur le thème du thé en tant que chromatisme, parfum, goût et élément narratif. On sait que la légende du thé est riche en récits et que ce breuvage est considéré, dans les cultures du Japon, de la Chine et de la Corée, comme une «école de sagesse qui favorise la méditation et l’hospitalité». Au Maroc, la tradition se contentera de cette dernière en lui adjoignant son corollaire, la convivialité qui imprègne la cérémonie du thé. C’est ce récit que raconte Boujemaoui en incorporant à  ses peintures des feuilles sèches de thé vert qui donnent à  l’Å“uvre une texture naturelle, un chromatisme inédit, voire une dimension olfactive inattendue. Le tout sans verser ni dans l’anecdotique et ses gris-gris ni dans ce pseudo réalisme esthétique à  la marocaine sous couvert d’une authenticité béate.

L’Å“uvre de cet enfant d’Ahfir se construit dans cette exposition et sous nos yeux comme une fiction portée par la légende enchantée d’un buveur de thé. A ceux qui cherchent un sujet dans l’art moderne, Boujemaoui propose un objet qui raconte une histoire simple et qui est lui-même dans le mouvement du récit. Thé vert et verre de thé. On demeure agréablement indécis devant une composition rare et belle. Dans «Choses tues», texte qui introduit son ouvrage Tel Quel, Paul Valéry écrit : «L’objet de la peinture est indécis. S’il était net – comme de produire l’illusion de choses vues, ou d’amuser l’Å“il et l’esprit par une certaine distribution musicale de couleurs et de figures -, le problème serait bien plus simple, et il y aurait sans doute plus de belles Å“uvres (c’est-à -dire conformes à  telles exigences définies), mais point d’Å“uvres inexplicablement belles».