Thé vert et mousse blanche

Le thé que l’on a bu depuis des siècles, qui a fini par faire partie de notre mémoire collective, est bien un produit d’importation. On lui a juste ajouté de la menthe, de l’eau et du sucre mais on a fini par croire que ce thé marocain est, comme son appellation l’indique, 100% made in chez nous. Pas du tout, on fournit juste la menthe et la flotte, en plus de la théière bien entendu.

Qui l’eut cru ? Le thé augmente. D’accord, tout augmente, mais pas le thé, pas ce breuvage séculaire, cette boisson aux arômes de menthe qui fait partie intégrante de notre enfance rabougrie. C’est sans doute la seule boisson démocratiquement commune aux riches et aux pauvres : elle accompagne les agapes des premiers mais aussi  les olives et le pain nu des seconds. «Lkhobz wa’ tay» (pain et thé) est en fait un repas, ordinaire, trop ordinaire dont seules quelques olives noires viennent rompre la frugalité. Il fut un temps (mais peut-être est-ce toujours le cas) où ce menu n’était pas aussi rare que l’on pourrait imaginer. Quelques feuilles de thé vert achetées ou créditées vite fait chez l’épicier du coin, une botte de menthe fraîche, de l’eau chaude et le tour est joué. Du pain chaud et des olives noires compléteront ce repas des gens de peu. Dans d’autres foyers, prendre le thé est tout un rituel  avec ses ustensiles traditionnels sous forme d’un service complet composé de deux ou trois plateaux d’argent pour la théière et les verres, les petits coffrets à sucre ou à thé (zenbile), etc. Et là, on a droit aux célèbres cornes de gazelle et leurs inséparables petits gâteaux à la fine semoule (gh’reyba) ou à la farine (lahbila). Bref, une vraie carte postale et expression raffinée de la convivialité, de l’hospitalité, de la fraternité et tout et tout… Si ce cérémonial du thé dans ses aspects traditionnels a tendance à disparaître, en revanche, si revanche il y a, le triptyque thé, pain et olives noires devient tendance et a fait depuis peu son apparition dans les petits-déjeuners, au sein des cafés et même dans les grands hôtels étoilés. Signe des temps ou temps des signes ? Toujours est-il que d’anciens pauvres se rappellent leur passé et se paient leur madeleine proustienne au prix d’un petit-déjeuner continental. Les nouveaux riches, qui sont souvent d’anciens pauvres, n’auront jamais que des souvenirs de pauvres. 

Le thé va donc augmenter. Son prix va monter et il y a même risque de pénurie. Là c’est plus grave. Que le prix de l’essence augmente au gré des conflits au Moyen-Orient, des crises politiques dans le monde ou des fluctuations du marché, on arrive à l’imaginer, voire à l’admettre puis l’on finit par faire avec. Mais une pénurie de thé est, pour certains, quasiment un signe de la fin du monde (âlamat assâa). C’est précisément le cas. La fin d’un monde que l’on croyait figé et immobile, celui des petits verres à thé que l’on sirote pépère à l’ombre d’un oranger ou dans le patio ombragé d’une vieille maison de la médina comme dans une q’sida de malhoune, ou une chanson de Doukkali. Ce monde-là est fini car le thé que l’on a bu depuis des siècles, ce breuvage qui a fini par faire partie de notre mémoire collective est bien un produit d’importation. On lui a juste ajouté de la menthe, de l’eau et du sucre mais on a fini par croire que ce thé marocain est, comme son appellation l’indique, 100% made in chez nous. Pas du tout, on fournit juste la menthe et la flotte, en plus de la théière bien entendu. Importé de Chine, le thé vert connaît les fluctuations et son prix obéit à la loi du marché et, plus généralement, à celle de l’économie mondialisée dans laquelle cette nouvelle puissance économique s’inscrit désormais d’une manière forte, déterminée et déterminante. 

Le thé ne fait pas l’actualité uniquement chez nous. En effet, au moment où La Vie éco a fait sa une la semaine dernière sur un risque de pénurie de thé et annonce une augmentation de 20% de son prix, on pouvait lire dans l’hebdomadaire français
Marianne (du 18 au 24 septembre) un riche dossier  présenté par un titre plus enjoué : «Chic, le thé réinvente l’eau chaude». Il est vrai qu’il s’agit d’un autre thé, d’une autre préparation et bien sûr d’autres mœurs. Le magazine a consacré pas moins de quatre pages, dans sa rubrique «Savoir vivre», aux nouvelles capsules de thé que le célèbre concept Nespresso de Nestlé  vient de lancer avec une machine appelée tout bêtement «Spécial T». Les promoteurs de ces nouvelles capsules veulent surfer sur l’engouement pour le thé constaté récemment en France où l’on consomme 9 000 tonnes par an.

On apprend aussi à la faveur d’un encadré instructif que la deuxième boisson la plus consommée dans le monde après l’eau, c’est bien le thé et qu’en France les femmes en consomment plus que les hommes. What else ?, dirait le Clooney de la pub pour le Nespresso qui fait le petit caoua. Rien d’autre car tout cela est bien loin de notre thé national et son rituel. Et à propos de rituel, un site dédié à l’art du thé au Maroc nous apprend, après un court historique sur l’origine de l’introduction du thé au Maroc, que dans les maisons marocaines «c’est à l’homme qu’il incombe de verser le thé». Et d’ajouter : «Pour le verser, il lève la théière très haut au-dessus des verres, de façon à former une fine couche d’écume en surface». Autrement dit (et là c’est moi qui ajoute pour faire mousser), il fait une rozza (un turban) avec ladite écume, à savoir la mousse. C’est à cause de ce genre de fadaises folkloriques que l’on a envie de passer fissa aux capsules de thé ou alors carrément au bistrot d’en face pour faire mousser une ou deux bibines.