Telle est la télé-réalité arabe

Comme les logos du Mac Do, de la Hut et autre
Kentucky, qui font aujourd’hui partie du paysage urbain des ces contrées
arabiques, d’autres produits formatés
et standardisés de cette mondialisation galopante
finiront par se banaliser et faire partie de la réalité.

Lorsque Georges Orwell écrivait son roman au titre chiffré, 1984, devenu célèbre par la suite, il ne pouvait pas imaginer que son fameux personnage de «Big Brother» allait se transformer en concept télévisé décliné dans plusieurs langues, dont l’arabe. Ceux qui ont déjà lu cet excellent roman dénonciateur et prophétique savent que l’œil du «grand frère» qui surveille tout ce qui bouge et qui pense est le seul point commun avec la formule télévisée du même nom. Enfermer des garçons et des filles dans un loft pour surveiller nuit et jour leurs moindres gestes et même plus si l’audimat l’exige, telle est la télé-réalité comme l’ont inventée des concepteurs de l’audiovisuel en Amérique puis en Europe. Ces gourous de l’audimat qui vendent l’image au prix fort font fi de la dignité et de l’intégrité des personnes qui se laissent filmer comme des rats de laboratoire par une multitude de caméras. Cet œil qui épie et ne se ferme jamais, appelé Big Brother – titre piqué, rappelons-le, à un écrivain engagé contre le totalitarisme stalinien-, est aujourd’hui au centre d’une polémique entre les producteurs de la version arabe, diffusée par la chaîne saoudienne MBC, et des islamistes du coin. Le tournage des épisodes de cette télé-réalité, pourtant très soft par rapport aux versions européenne ou américaine, ne se passe pas en Arabie Saoudite, vous pensez bien, mais à Bahrein.
Qu’importe !, disent les prédicateurs saoudiens, car «le fait de filmer des hommes et des femmes non mariés et vivant sous le même toit est contraire aux valeurs et préceptes de l’islam». Prudents mais pas résignés, les responsables de MBC ont décidé de changer le lieu de tournage du «Grand frère» pour éviter le courroux des autres frères. On parle de Beyrouth au Liban, ville plus propice à ce type de concepts audiovisuels. Il reste à dire, sans pour autant soutenir la télé-poubelle, que les téléspectateurs du monde arabe et musulman disposent d’une télécommande qui leur permet de zapper comme des fous, surtout dans ces contrées où la pratique en public du loisir le plus trivial relève de l’infamie. Seule l’intimité d’un média comme la télé peut remplacer, par procuration, tous les autres loisirs. Dans ces ambiances cloîtrées mais climatisées, on ne doit pas regarder que la chaîne Iqrae et ses poilus libidineux qui postillonnent des interdits à tout va, notamment lorsqu’il s’agit, comme par hasard, des femmes quand elles se font belles, de la musique, quand elle n’est pas que «deffe» et tambourin, et de tout ce qui n’est pas moche. En effet, à l’heure du numérique et de la pléthore de l’offre télévisuelle, il ne sert à rien de verrouiller le paysage médiatique mais il faut produire un programme en phase avec la population du pays concerné et en réponse à ses attentes et à ses aspirations. Mais avons-nous les moyens de contourner cette mondialisation de l’image qui uniformise les goûts, crée le besoin et décline les mêmes concepts dans toutes les langues ? Loft Story, Star Academy , Fear Factor, Big Brother, et d’autres titres encore, font leur preuve un peu partout dans le monde et chacun les aménage selon les spécificités socio-culturelles de son public. Les pays arabes et musulmans ne peuvent pas faire exception, sauf s’ils s’abritent sous une vaste chape magnétique pour empêcher les signaux d’atteindre leurs populations. Quant à l’adaptation de ce type de concept, elle exige un minimum d’ouverture d’esprit, sinon, il vaut mieux se contenter de la formule de la chaîne «Iqrae». C’est sans doute ce que cherchent ceux qui voient la main de Satan dans tout ce qui bouge dans un sens autre que celui de leurs imprécations. Mais comme les logos du Mac Do, de la Hut et autre Kentucky, qui font aujourd’hui partie du paysage urbain des ces contrées arabiques, d’autres produits formatés et standardisés de cette mondialisation galopante finiront par se banaliser et faire partie de la réalité. Mais jamais la télé-réalité, qu’elle qu’en soit la langue, n’a été aussi loin du réel. Tout au plus, des marchands d’images ont-ils voulu concrétiser la prévision du très inspiré peintre américain Andy Warhool: «Tout le monde aura le droit à son quart d’heure de célébrité.» Il est des gens qui sont prêts à tout pour décrocher ce quart d’heure : ne pas dormir pendant des jours, manger des cloportes, trahir ses amis, chanter avec Rika Zaraï et d’autres épreuves encore, sous le regard implacable des caméras et des webcams. Telle est la télé-réalité ailleurs et maintenant dans le monde arabe. C’est un excellent écrivain français, malgré son patronyme, Tonino Benaquista, qui a écrit cette belle formule qu’on vous livre sans transition, sans images et sans commentaire : «Un mensonge qui fait ses preuves assez longtemps devient une réalité.»