Télévision : une stratégie avant la réforme

La réforme de l’Audiovisuel se met graduellement en place. Mais sa réussite n’en reste pas moins conditionnée à  une véritable stratégie qui, pour l’instant, reste assez confuse.

Leparc des antennes paraboliques au Maroc est estimé à environ 2 millions d’unités. Ce parc, un des plus importants du pourtour méditerranéen, atteste de l’engouement des nationaux pour les émissions venues d’ailleurs. Ceci nous pousse à nous poser des questions sur le devenir de notre secteur télévisuel et sur la stratégie à adopter pour que nos chaînes nationales fidélisent les téléspectateurs. En effet, les Marocains, séduits par la qualité d’un grand nombre de chaînes étrangères, n’acceptent plus une quelconque forme de «médiocrité télévisuelle». Rappelons-le, à l’ère du numérique et du déluge des chaînes étrangères, chaque chaîne devrait avoir une identité propre et forte pour qu’elle puisse fidéliser son audience ; une chaîne sans audience est une chaîne effacée, donc «morte».
Notre secteur télévisuel, resté longtemps immobile, affronte aujourd’hui un environnement très concurrentiel. La majorité des chaînes de télévision reçues et regardées par les téléspectateurs marocains dispose dans son pays d’origine de puissantes assises financières et impose donc à nos télévisions et à notre secteur audiovisuel dans son ensemble de se mettre au diapason. Il s’agit, en effet, pour nos chaînes de cultiver la qualité et pour le gouvernement de réformer le secteur télévisuel afin de le pérenniser.

La qualité pour parer au manque de moyens
La culture de la qualité doit être un souci majeur parce qu’elle est une véritable chance de survie de nos chaînes de télévision. Faute de qualité, le téléspectateur a entre les mains sa « télécommande», formidable outil de sanction pour aller voir ailleurs. Cette qualité se voit dans la façon de penser et d’agencer une grille, dans le choix des émissions, l’habillage des émissions, le respect des horaires, le professionnalisme des acteurs de la télévision, et essentiellement dans la créativité et la cohérence de la grille des programmes qui donnent à une chaîne sa personnalité.
Si les télévisions paraboliques grignotent de plus en plus d’audience à nos chaînes nationales, c’est parce que nos télévisions n’ont pas fait de la qualité un credo et n’ont pas suffisamment évolué pour coller aux attentes du public.
La qualité doit être aussi développée dans les émissions de proximité. Face à une demande accrue en proximité, nos chaînes ont commencé à produire, mais uniquement pour améliorer les statistiques des programmes nationaux dans leurs grilles respectives. La proximité imprime, en effet, la carte de visite de la chaîne et lui permet de ne pas rentrer en concurrence frontale avec les chaînes satellitaires qui, elles, jouent l’universalité des programmes. Ces émissions de qualité seront alors une véritable chance de survie et de développement de nos chaînes. Parce que, même si le téléspectateur marocain a aujourd’hui, grâce aux télévisions paraboliques, une grande ouverture sur le monde, il a aussi besoin que sa télévision nationale soit sa mémoire et le reflet de sa propre culture.
La gestion de la chose audiovisuelle est restée longtemps entre les mains de politiciens frileux malgré le fait que cette gestion a toujours été soumise au feu nourri des critiques émanant des professionnels et des téléspectateurs. L’exemple de la conférence Infocom tenue en mai 1993 pour développer le secteur audiovisuel est éloquent. L’essentiel des recommandations de cette conférence, et d’autres qui l’ont suivie, est resté lettre morte.

La réforme générée par l’urgence
L’immobilisme que notre secteur audiovisuel a vécu pendant tout ce temps a fortement retenti sur le développement sain de nos chaînes nationales. Dans ces conditions, imaginez ce que deviendront nos chaînes nationales dans 5 ans, si le secteur audiovisuel reste sans réforme. On aura alors un secteur audiovisuel dépassé où les véritables acteurs sont les chaînes satellitaires, avec tous les dangers que cette configuration comporte sur le plan culturel.
Ce scénario catastrophe peut être évité, surtout que la réforme du secteur audiovisuel a été annoncée récemment. Cette réforme a commencé par la création de la haute autorité de la communication audiovisuelle qui constitue un maillon indispensable au processus de changement. Suivra le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle qu’on attend avec impatience. Le CSCA aura à statuer sur la loi-cadre qui réglementera l’audiovisuel et statuera sur la libéralisation des ondes.
Pour d’autres secteurs, les télécoms par exemple, la réforme a été accompagnée par la Banque mondiale. Dans le secteur audiovisuel,
la véritable réforme est déclenchée depuis peu, mais sans pression ni accompagnement d’institutions internationales. C’est le résultat d’une prise de conscience par les politiciens des enjeux stratégiques de ce secteur et de l’urgence de doter notre pays d’un secteur audiovisuel concurrentiel.
Les nominations opérées en septembre dernier dans le domaine de la communication et de l’audiovisuel sont un autre signal fort de la réforme. Par exemple, le changement opéré à 2M a été particulièrement salué par les professionnels du secteur.
La réforme est entamée, mais une stratégie de développement et une vision claire doivent présider à cette révolution, et ce dans de courts délais. La stratégie en question déterminera les buts et objectifs à assigner à notre secteur audiovisuel à moyen et long terme, l’adoption de politique et l’allocation des ressources. C’est la pertinence de cette stratégie et cette vision qui pourront faire que le Maroc soit doté d’un secteur audiovisuel diversifié et fort, bien équipé, capable de fidéliser et d’attirer une nouvelle audience ; c’est un enjeu existentiel