Tarik au pays des merveilles

«Bien trop de femmes, dans bien trop de pays parlent la même langue : le silence.»

Dans une précédente chronique consacrée à des rencontres ferroviaires sur le TNR Casablanca-Kénitra, vous avez échappé à une citation, glanée quelque part, sur le silence des femmes dans le monde arabo-musulman ; elle est signée Anasua Singupata, historienne indienne qui a fait ce constat : «Bien trop de femmes, dans bien trop de pays parlent la même langue : le silence». On peut discuter le propos sous l’angle du cliché masculin qui veut que les femmes soient des êtres bavards doués pour les commérages et autres volubilités distinguant ou participant au charme de l’éternel féminin.
Cette vision bien mâle des caractères du genre humain n’est certes pas celle de notre historienne indienne lorsqu’elle constate que la femme s’exprime par le silence dans nombre de pays. Elle vise sans doute, et en règle générale, celles qui laissent les autres, c’est-à-dire les hommes, parler à leur place lorsqu’il s’agit de leur propre destin. Les exemples ne manquent pas, ici et ailleurs, tant il est vrai que la notion d’égalité des sexes est diversement appréciée selon les cultures mais tend à s’uniformiser au gré du développement socio-économique. Encore que ce dernier ne soit pas toujours garant d’une réelle égalité et s’incline devant la tradition et les facteurs culturels. Nul besoin de citer les sociétés riches de la péninsule arabique où la femme est privée de plusieurs avantages accordés aux hommes même lorsqu’ils sont on ne peut plus bidon, comme c’est le cas pour le droit de vote.
Mais puisqu’il s’agit ici du droit des femmes à la parole dans un débat de société, on voudrait revenir sur un événement, disons «culturel» pour ne pas le qualifier d’autre chose, qui a fait la une des médias nationaux au crépuscule de l’année 2003. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler le passage remarqué d’une figure médiatique montante du paysage audiovisuel français : Tarik Ramadan. Présenté comme un philosophe par les uns et comme prêcheur de l’Islam par d’autres, ce professeur de philo dans un lycée de Genève est d’abord le petit-fils du fondateur de la mouvance des Frères musulmans, Hassan El Banna, du côté de sa mère. Mais peu importe la filiation – même si elle est lourde à porter et pourrait laisser des traces – car tous les membres de la famille ne font pas dans le prosélytisme ; mieux encore, un de ses oncles maternels, et donc fils d’El Banna le leader, tient et développe un discours très ouvert et frappé au coin du dialogue universaliste. Est-ce le cas de Tarik Ramadan ? Certains, ici et en France, veulent bien croire que oui. Doué d’un bagout formaté pour la télévision et servi par une bonne rhétorique enrichie grâce à une maîtrise de deux langues et deux cultures, l’arabe et la française, Ramadan est le type même de la star qui manquait aux médias français et francophones dans une période où l’Islam est en première ligne. L’après 11septembre, la guerre en Irak, le conflit israélo-palestinien et surtout leur impact sur la population d’origine arabo-musulmane en France notamment, vont propulser le prof de philo du lycée Saussure dans le prime time de diverses chaînes francophones. Faut-il s’étonner, dès lors, que cette nouvelle figure, jeune et dynamique, du «télé-islamisme» fasse son apparition dans le quartier cossu de Souissi à Rabat pour faire connaissance et prendre langue avec une assistance BCBG pour la plupart, selon les journalistes qui en ont rendu compte.
Organisé par et au sein de la Fondation Allal El Fassi, un débat sur le thème récurrent mais néanmoins vendeur : «l’Islam et la modernité» ont donc permis à Tarik Ramadan de redire en live ce qu’il n’a cessé de répéter sur les plateaux des télévisions françaises. Cependant, en fin connaisseur des principes de la proximité et des sensibilités locales, il n’a pas manqué de vanter les mérites du pays hôte et de le donner comme «exemple de ce lieu de passage entre l’Europe et le monde arabe où le pont intellectuel s’est fait.» Des évidences comme celles-ci, tenues par des conférenciers, de passage, les Marocains en ont entendues et lues en quantité suffisante depuis des lustres. Nombre de nos penseurs et théologiens, de Allal El Fassi à Abdallah Guennoun en passant par Abdallah Laroui et bien d’autres ont écrit des pages admirables sur la notion de la modernité et de l’Islam. Mais c’est au pays de ces gens admirables et lucides qu’un microcosme culpabilisé et mal dans sa religiosité non assimilée ou en rupture de langue arabe, se pâme devant la nouvelle star de l’Islam cathodique. Certes, nul n’est prophète en son pays; mais d’aucuns en profitent.
Et les femmes dans tout ça ? Elles constituaient, paraît-il, une bonne partie de l’assistance ce soir-là. Certains foulards silencieux devaient être signés Hermès alors ?