Tanger de l’autre siècle

Cinquante ans plus tôt, Tanger était cette ville qui sut accueillir les poètes et les rêveurs, ceux qui, ailleurs, étaient mis à  l’index. Burroughs comme Gysin étaient des homosexuels. l’homosexualité était, en ce temps-là , encore punie de la peine de mort dans un pays comme l’Angleterre. Quand les autres le rejetait, Tanger recevait ainsi le marginal et le laissait vivre sa vie sans le juger ni le réprimer. C’était le siècle d’avant, un autre temps dont on se demande aujourd’hui comment il put jamais exister.

Au milieu de cet aréopage d’universitaires européens, sa présence en jellaba rifia pouvait avoir quelque chose d’incongru pour qui méconnaissait son identité. Mais son tour venu de prendre la parole, il occupa aussitôt la scène. Sous ses mots, les héros de ce temps révolu sur lesquels se penchaient les doctes spécialistes réunis pour l’occasion se remirent à vivre. Et l’ombre du Tanger de légende, avec ses nuits psychédéliques et ses personnages romanesques de danser dans la salle, son fantôme réveillé par l’un des derniers rescapés de la grande aventure artistique que la ville du détroit abrita il y a quelques décennies de cela. Dans son français approximatif et avec un humour grinçant, l’auteur et artiste Mohamed Mrabet raconte sa première rencontre avec Brion Gysin, figure emblématique de la culture beat à qui, aux côtés de William Burroughs, autre porte-étendard de la contre-culture américaine, Tanger, en pôle avec Marseille, a rendu hommage du 4 au 7 avril dernier. «Je suis vivant et ils sont tous morts», conclut l’alter ego de Mohamed Choukri qui, à l’instar de l’auteur défunt du Pain nu, côtoya de très près ce cercle de poètes et d’artistes américains devenus tangérois d’adoption lors des années 50 et 60 dans le sillage de l’écrivain Paul Bowles. «La première fois que je l’ai rencontré, c’était un soir où il était venu rendre visite à Paul Bowles. On est descendu et en bas, il y avait un groupe, les Rolling Stones. Personne ne parlait. Puis Brion a mis une petite pilule dans mon verre de thé et dans celui de Paul. J’ai dit à Paul “ne bois pas”. Il m’a écouté». Dans le Tanger d’alors, on pouvait ainsi se payer le luxe d’un concert des Rolling Stones en petit comité en compagnie de poètes sulfureux qui avalaient des petites pilules blanches et faisaient exploser les codes littéraires en recourant au «cut off». C’est pratiquement par hasard que Brion Gysin à qui, avec William Burroughs, «Le colloque de Tanger» a rendu hommage dans un premier temps à Tanger, puis du 10 au 14 avril à Marseille, inventa la technique du cut off. Ecrivain mais également peintre, l’artiste américain avait découvert les effets incongrus créés par l’assemblage de morceaux épars de textes imprimés. A l’époque, les surréalistes, dans le sillage desquels Brion évoluait, utilisaient souvent les journaux comme une matière première dans laquelle ils découpaient des morceaux qu’ils collaient ensuite sur leurs toiles. En mettant côte à côte les chutes ainsi obtenues, l’artiste américain constata les effets jubilatoires de ces assemblages de textes découpés en long et en large dans un quotidien. Du coup, le cut off est né, devenant l’arme fatale d’un écrivain comme William Burroughs qui avait déclaré la guerre à la culture dominante de l’époque et qui s’employait à la casser en recourant à la subversion du langage, les mots étant considérés comme des «virus» dont il fallait se défendre de la malignité. Mais, pour nous Marocains, le plus intéressant dans cette histoire est le rôle joué par Tanger. Tanger qui offrit à ces artistes et écrivains de la contre-culture américaine, de cette culture beat qui allait ensuite se diffuser à travers le monde, l’environnement propice pour créer. C’est là qu’un Brion Gysin, expliquait l’un des intervenants du colloque, a rencontré «sa vraie nature». «Quand il est arrivé à Tanger, il a été adopté par cette ville, a eu le sentiment d’appartenir à une lignée de déracinés comme lui», expliqua de son côté le musicien Ramuntcho Matta qui travailla avec l’artiste peu avant la mort de ce dernier en 1987. Cinquante ans plus tôt, Tanger était donc cette ville qui, après avoir été le repaire des trafiquants en tous genres, sut accueillir les poètes et les rêveurs, ceux qui, ailleurs, étaient mis à l’index. Détail mais qui a son importance, Burroughs comme Gysin étaient des homosexuels. Autre détail mais de tout aussi grande importance, l’homosexualité était, en ce temps-là, encore punie de la peine de mort dans un pays comme l’Angleterre. Quand les autres le rejetait, Tanger recevait ainsi le marginal et le laissait vivre sa vie sans le juger ni le réprimer. C’était le siècle d’avant, un autre temps dont on se demande aujourd’hui comment il put jamais exister.