Takcim et Tahrir, même combat

Le pari aujourd’hui pour les Turcs comme pour les Arabes est de s’inscrire dans le concert des nations avec leurs différences mais tout en faisant leurs les acquis universels en termes de droits et de libertés. Mais ce n’est pas avec un regard rivé sur le passé qu’ils peuvent y arriver.

Il y a dix ans, la Turquie comptait parmi les très rares pays musulmans où les amoureux pouvaient se balader main dans la main sans être inquiétés par les autorités. Ils pouvaient même oser se bécoter sur les bancs publics comme dans n’importe quel endroit de la vieille Europe auquel leur pays tenait tant à adhérer. Mais, depuis que Recep Tayyib Erdogan est Premier ministre, ces comportements-là font partie de ce que les nouveaux maîtres de la Turquie voudraient voir définitivement proscrits. Les comportements amoureux à l’instar de la consommation d’alcool ou encore des libertés prises par rapport à l’islam, ce même islam que Mustapha Kemal, il y a quatre-vingts ans tout juste, a cantonné manu militari dans la sphère privée. «Faire le bien du peuple malgré le peuple», telle était la devise des kémalistes qui avaient imposé la laïcité par la force, remplaçant la charia par le code pénal suisse et allant même jusqu’à interdire aux hommes de porter le fez. Attaturk releva son pari de faire naître une Turquie moderne des cendres du vieil empire ottoman alors à l’agonie. Mais ce fut au prix d’un quasi-viol identitaire d’une société rythmée depuis des millénaires par le religieux et non préparée à un tel saut dans la modernité. Cette rupture eut l’immense mérite d’arracher le pays à son archaïsme et de permettre à la Turquie de devenir une puissance régionale et d’être à l’avant-garde du monde musulman. Mais, après plusieurs décennies de domination kémaliste, le retour du refoulé a fini par avoir lieu. Il s’est concrétisé en 2002 avec la victoire de l’AKP, le parti Justice et développement turc dont le secrétaire général, Recep Tayyib Erdogan, occupe depuis 11 ans le poste de Premier ministre. Après que son camp a accaparé tous les leviers du pouvoir, ce dernier n’a eu de cesse, par la réimposition de l’islam dans le champ public, de saper les acquis kémalistes.

Il a multiplié dans ce sens les gestes symboliques. Parmi les derniers en date, cette décision de reconstruire des anciennes casernes ottomanes, foyer des officiers islamistes  écrasés à l’époque par les Jeunes Turcs. Cette reconstruction doit se faire à l’emplacement du Parc Gesi, attenant la place Taksim, haut lieu de l’Istanbul européenne. Quant à la place, il est prévu pour elle de devenir un immense centre commercial. Ces plans de réaménagement urbain ont été la goutte qui a fait déborder le vase. Pour protéger la place et le parc, les Stambouliotes ont d’abord commencé par occuper pacifiquement les lieux. Mais la charge musclée des forces de l’ordre pour les en déloger a transformé leur sit-in en affrontements violents. La répression policière (plus de 3 000 blessés) et le mépris arrogant du Premier ministre («Ce n’est pas une bande de pillards qui va me faire plier», a-t-il affirmé) a attisé la contestation. Telle une traînée de poudre, les manifestations se sont multipliées à l’échelle du pays, faisant parler d’un «printemps turc» et confrontant le gouvernement islamiste à sa première grosse contestation. Certes, et même si les slogans associent «Taksim et Tahrir», la Turquie n’est pas la Tunisie ou l’Egypte. Mais, si sur le plan économique, le contexte diffère (en dix ans, le revenu turc a triplé et l’AKP, par trois fois, a remporté les élections), en matière d’atteintes aux libertés individuelles, les similitudes sont frappantes. Plus que les considérations économiques, c’est la politique liberticide de l’actuel Premier ministre turc qui a fait sortir de leurs gongs une société civile et une jeunesse urbaine ulcérés par l’ordre moral que veulent leur imposer les islamistes. Et leur fronde, qui a réuni en un même front des groupes idéologiquement différents (extrême-gauche, libéraux, minorités religieuses…), renvoie à ce qui se joue actuellement au Caire et en Tunisie, avec l’opposition de plus en plus affirmée de tout un pan des sociétés aux gouvernements islamistes.

Les 3 et 4 juin, alors même que la rue turque grondait, Recep Tayyib Erdogan était en visite au Maroc. Au vu de l’admiration débordante que nos Péjidistes vouent à l’AKP, il ne pouvait espérer meilleur environnement pour se consoler des «méchancetés» proférées à son égard par les manifestants turcs qui l’ont surnommé «Tayyib le chimiste» et appellent à sa démission. Maintenant, et à la lumière de la contestation en cours dans ce pays, l’étude du cas turc reste plus que jamais riche d’enseignements. Même si les nouveaux dirigeants du pays ne rêvent que d’effacer l’héritage kémaliste, personne, et pas même eux, ne peut contester que la laïcisation, pour forcée et autoritaire qu’elle ait été, est ce qui a permis à la Turquie d’être là où elle est aujourd’hui. Le besoin profond de réappropriation de cette identité musulmane millénaire que l’élite laïque a voulu effacer explique la victoire, après des décennies d’autoritarisme kémaliste, des islamistes de l’AKP. Mais, prétendre comme voudraient le faire ces derniers, revenir aux temps antérieurs et réimposer le joug du religieux est illusoire. Cela ne peut être accepté par une société qui, non seulement a été à l’école de la laïcité, mais est, en outre, pleinement ouverte sur le monde. Le pari aujourd’hui pour les Turcs comme pour les Arabes est de s’inscrire dans le concert des nations avec leurs différences mais tout en faisant leurs les acquis universels en termes de droits et de libertés. Mais ce n’est pas avec un regard rivé sur le passé qu’ils peuvent y arriver.