Taire ou ne pas taire ?

aujourd’hui, on entend davantage quelques mémorialistes de la dernière heure. l’âge n’aidant pas et sentant peut-être venir la fin, certains personnages plus ou moins connus, radotent, se réinventent un passé dont ils font table basse. une table à laquelle sont conviés toutes sortes de cueilleurs de feuilles mortes attirés par l’air du temps.

Usant du «Je» de la première personne, certains croient pouvoir dire ce que l’on a longtemps tu. Taire ou ne pas taire ? Telle est la question que l’on se pose devant certaines vérités de notre histoire lorsque celle-ci, porteuse de peurs et de craintes, vous a enseigné d’en garder le secret.

L’engouement soudain pour le passé récent du pays pousse à cette volubilité insaisissable et échevelée dont la circulation et la circularité constituent une pitance pour quelques chercheurs et une sorte de catharsis pour d’autres. Ecrits et propos en tous genres recueillis par des journalistes en mal de copie, offrent aujourd’hui «une matière historique», sur une période obscure. Journaux, magazines et ouvrages plus ou moins autobiographiques se gavent de souvenirs, de réminiscences ou de mémoires qui peuvent, certes, constituer une matière susceptible d’aider à produire de la documentation, mais ne sauraient s’y substituer. On a d’ailleurs souvent cité ici cette formule frappée au coin du bon sens qui rappelle que la mémoire est un poète dont il ne faut surtout pas faire un historien. Avec, bien entendu, nos plates excuses pour les poètes s’agissant de ce que peuvent sécréter certaines mémoires.
Depuis la création de l’Instance Equité et Réconciliation (I.E.R, acronyme involontaire qui se prononce aussi comme «Hier», avec un H muet. Toujours le silence sur le passé, alors que le but est de ne pas le taire), depuis lors donc, les kiosques à ciel ouvert dont la marchandise  jonche les trottoirs des villes et le peu de librairies qui restent sont chargés d’un trop plein de souvenirs. Ce réveil intempestif de la mémoire charrie des souvenirs vacillants sur la période de la Résistance, des années dites de plomb et toutes sortes d’évocations et anecdotes plus ou moins glorieuses à propos de personnages de l’ancien règne. Des personnalités planquées ou obséquieusement agenouillées jadis se répandent en souvenances d’actes de bravoure dont personne n’eut écho lorsque le silence était de mise. En revanche, ceux qui avaient payé au prix fort leurs positions, écrits ou propos ont fait des livres de témoignages ou d’autofiction dont certains d’excellente facture. La liste est assez longue, mais désormais leurs écrits parlent pour eux. Ils ont enrichi, malgré eux, la bibliographie et les catalogues de l’édition marocaine. Mais, aujourd’hui, on entend davantage quelques mémorialistes de la dernière heure. L’âge n’aidant pas et sentant peut-être venir la fin, certains personnages plus ou moins connus, radotent, se réinventent un passé dont ils font table basse. Une table à laquelle sont conviés toutes sortes de cueilleurs de feuilles mortes attirés par l’air du temps. Car, comme disait l’autre, «suivre l’air du temps est une ambition de feuille morte». Profitant des ces temps troubles, tous ces gens-là pensent faire œuvre d’historiens mais oublient que l’Histoire, la vraie, sait aussi trier le bon grain de l’ivraie et assainir toutes les eaux boueuses qu’elle charrie. Le grand Hugo écrit précisément dans Châtiments : «L’Histoire a pour égout des temps comme les nôtres»
Il reste que certains écrits des témoins qui ont parlé de leur passé en connaissance de cause gagneraient en vérité et en puissance créatrices et artistiques s’ils étaient investis par la littérature. En effet, la fiction, dans la littérature comme ailleurs, n’a pas encore donné des œuvres à la hauteur du poids et de la charge trop humaine de cette période. Antihéros glorieux d’une époque charnière dans l’histoire contemporaine du pays, ces personnages pleins de rêves et de drames, porteurs d’illusions saccagées ou euphorisées par de folles utopies sont nécessaires à la construction du récit national. L’histoire, dans la littérature et notamment dans la fiction, n’est pas écrite par les vainqueurs, et pas non plus par les vaincus. Encore  que même dans l’autre, l’Histoire authentique, l’on ne saurait trancher en distinguant les uns des autres. C’est donc lorsque le réel, quel qu’il soit, est traversé par l’art et la création qu’il va se mettre à signifier, c’est-à-dire à prendre du sens et de la valeur. Ceux qui voudraient parler parleront en connaissance de cause et de choses du passé. Ou bien alors, comme dit Philippe Soupault dans Le temps des assassins : «Beaucoup éviteront de parler, beaucoup voudront oublier, quelques- uns voudront pardonner, d’autres auront intérêt à oublier». Alors seulement nous écrirons ensemble notre récit : ni conte merveilleux, ni tragédie mortifère, mais un simple roman national à hauteur d’homme, ouvert sur le monde et réconcilié avec lui-même. Comme dans le «moual» a cappella de la belle chanson de Nass El Ghiwane, «Ya sah rani wast el Ham’la» : «Ouila t’faja d’bab eddayer bina y ahli ous’lah al waqt / Al youm n’sabghou darna blabyed» (Et lorsque le brouillard se dissipera, ô amis, et que le temps se mettra au beau / Alors on repeindra  notre maison d’une blanche chaux).