Taha Hussein ou l’esprit des lumières

«Fi Acchiîr al Jahili», un ouvrage qui a fait débat jusque dans l’Assemblée nationale égyptienne et a fini par le jugement d’un penseur qui a traversé la nuit de la cécité vers les lumières de l’esprit. Aujourd’hui, on peut craindre que ceux qui obscurcissent l’horizon ne fassent traverser la nuit de la cécité intellectuelle à  l’esprit des lumières.

«La culture et la science, fondements de la civilisation et de l’indépendance. L’indépendance et la liberté, voies de la perfection et causes, parmi d’autres, du progrès. Il convient de faire aller de pair vie moderne et gloire passée». Cette citation digne, sans ironie, d’un sujet du Bac du temps que ce diplôme avait encore son aura, est tirée d’un ouvrage publié en 1938 et intitulé : L’avenir de la culture arabe. Pour rester toujours dans l’ambiance d’un examen, on peut s’interroger sur l’identité de son auteur. Peu de gens le citent et encore moins le lisent. Et pourtant, s’il y a un intellectuel arabe qui a été réellement le précurseur du concept de la «modernité», mot dont nombre de personnes de par le monde arabe se gargarisent aujourd’hui, c’est bien cet homme brillant et lucide qui, pourtant, a conçu son Å“uvre dans le noir de la cécité : Taha Hussein.

Né en 1889, celui que l’on surnommait le «doyen des lettres arabes» est issu d’ une famille modeste de la campagne égyptienne. Aveugle dès l’âge de trois ans, cela ne l’a empêché ni d’apprendre l’intégralité du Coran à  neuf ans dans une de ces écoles coraniques (kuttab) qui ont tant fait pour la transmission du savoir, ni d’accéder à  la prestigieuse université Al Azhar du Caire. La suite de son itinéraire universitaire et intellectuel est digne d’un roman, celui-là  même qu’il a écrit sous une forme autobiographique d’une qualité littéraire rare : Al Ayyam (traduit en français par le Livre des Jours.) Ceux qui ont lu cet ouvrage sont d’abord surpris par la précision des souvenirs les plus lointains et ceux de l’âge adulte ; et jusqu’aux réminiscences d’une enfance dont on ne peut dire si elle était heureuse ou triste tant le narrateur qui parle de lui-même à  la troisième personne brouille les pistes, pratique l’autodérision et la parodie avec un sens aigu de l’humour. Les écrivains dits modernes, au Moyen-Orient et au Maroc, lui ont reproché ses longues phrases dont ils ont dénigré le style ampoulé, puis ses redondances dont on peut se délecter aujourd’hui tant elles relèvent d’une rhétorique de bon aloi. Lorsqu’on sait ce que ces contempteurs aux grandes gueules ont laissé comme écrit pour la postérité, on ne peut que se désoler pour une Å“uvre méconnue, élaborée par l’écrivain le plus érudit du monde arabe, l’intellectuel le plus courageux et l’homme d’action le plus modeste et le plus conséquent toutes générations confondues.

En papillonnant l’autre soir entre cette myriade de chaà®nes arabes du Moyen-Orient qui rivalisent en clips exhibant des créatures bariolées, toutes en chair, et en programmes religieux squattés par des poilus en keffieh et en colère contre tout ce qui chante et danse (univers télévisuel schizophrénique d’un monde arabe agité), quelle ne fut ma surprise de voir une émission consacrée à  Taha Hussein à  l’occasion du 32e anniversaire de sa disparition. C’était sur Al Masria, la chaà®ne égyptienne par satellite qui réunissait, dans un décor improbable et sous un éclairage glauque de gare routière, des universitaires et des spécialistes locaux de l’Å“uvre de Taha Hussein. Le thème (la modernité de Taha Hussein) et les propos d’une grande pertinence des intervenants égyptiens ont fait oublier et la mocheté du décor et les questions cosmétiques d’une animatrice noyée dans un trop plein de maquillage et une énorme et fausse chevelure teinte en blond. En écoutant les interventions des uns et des autres, faites dans un arabe dialectal égyptien enjoué et émaillé d’anecdotes et de traits d’humour, cette émission a donné la preuve que l’on peut parler d’un grand intellectuel comme Taha Hussein sans tomber dans le style compassé qui sent la naphtaline de certaines de nos prestations télévisuelles. Toujours est-il que tout ce qui a été dit sur l’auteur d’Al Ayyam quant à  son rang de précurseur de la modernité, de la réflexion en tant que «symbole de la marche vers la lumière», se vérifie tous les jours lorsqu’on sait le silence de certaines voix face à  ce qu’on appelle l’islam politique. Depuis sa disparition, comment ne pas parler de recul de la pensée ? Qui oserait écrire aujourd’hui un livre comme Sur la poésie antéislamique (Fi Acchià®r al Jahili), ouvrage qui a fait débat jusque dans les travées de l’Assemblée nationale égyptienne, et a fini par le jugement d’un penseur qui a traversé la nuit de la cécité vers les lumières de l’esprit ? Malheureusement, aujourd’hui, on peut craindre que ceux qui obscurcissent l’horizon ne fassent traverser la nuit de la cécité intellectuelle à  l’esprit des lumières