Taha Hussein le visionnaire

«Ne soyons pas saisis de terreur si cette recherche nous amène à  des résultats dont pourraient s’affliger le nationalisme, s’irriter les passions politiques ou s’offusquer les hommes de religions…».

Cet avertissement est tiré de la préface de la deuxième édition de l’ouvrage de Taha Hussein  Fil adab al Jahili (Etudes sur la littérature antéislamique) paru en 1927. Dans cette étude, Taha Hussein avait appliqué la méthode cartésienne du doute systématique. De plus, de par sa culture helléniste et humaniste, la mise à plat de la poésie arabe antéislamique, et principalement la langue de cette poésie ainsi que celle du Coran, ont entraîné la colère puis la vindicte des conservateurs, des clercs et des lettrés de l’époque. Ces derniers n’ont vu dans cette étude que l’arrogance et la déviance d’un homme sous influence de la culture des étrangers et des infidèles. Pourtant, l’Egypte de cette époque pouvait se targuer d’être le seul pays arabe à vivre une démocratie dotée d’une Constitution, celle de 1923, et de connaître des leaders démocrates tels Saad Zaghloul, Mustapha Nahass et même un Mohamed Morsy, dont l’esprit d’ouverture était aux antipodes de la mouvance de son homonyme le président destitué.Aujourd’hui, les écrivains et intellectuels égyptiens ont de la nostalgie pour cette époque bénie. Car malgré l’accueil violent réservé à l’œuvre de Taha Hussein, il y avait un débat contradictoire et des voix pour soutenir l’auteur de Al Ayyam (Les jours) dont le courage intellectuel n’égalait que la pertinence de ses analyses et la richesse de sa culture.

En effet, Taha Hussein avait su bâtir des passerelles entre la culture arabe et la pensée islamique et le monde et la culture occidental. Entre les composantes islamo-arabiques et la culture  française et ses composantes helléniques. Cela lui a permis d’appréhender avec une lucidité et un esprit critique inégalés chez un penseur arabe des deux siècles derniers, voire depuis les philosophes de l’heureuse Andalousie. On sait que cet homme de qualité, issu d’un milieu modeste et affligé d’une cécité dès son enfance, a été formé dans une culture hautement conservatrice à travers une scolarité quasiment religieuse entre l’école coranique et l’université d’Al Azhar. Plus tard, il va bénéficier d’une bourse d’études en France, à Montpellier puis à Paris. Fort de ces deux cultures, Taha Hussein saura faire la synthèse entre ces deux civilisations et  mettre au jour les influences réciproques. On retrouve en effet les empreintes grecques, arabes et méditerranéennes  dans une grande partie de son œuvre. Cet esprit critique et de synthèse va lui valoir une grande hostilité de la part des «Azhariens» et d’une large partie des lettrés de son époque, mais pas seulement. Comme il le craignait dans l’avertissement cité au début de cette chronique, même les tenants du panarabisme et du nationalisme arabe naissant ne goûtent pas un homme de lettres et un penseur ouvert culturellement et intellectuellement sur l’Occident. Ses écrits vont être plus ou moins ostracisé par l’intelligentsia, en Egypte et dans d’autres pays arabes. Et jusqu’au Maroc, on sait que Taha Hussein a été considéré par un certain nombre d’hommes de lettres, plus ou moins panarabistes, comme un écrivain mineur. Quant à son autobiographie, un genre assez rare dans la littérature en langue arabe, elle a été moquée par ceux qui n’y voyaient que bavardage et redondances tant dans le style d’écriture que dans l’itinéraire de la vie de l’auteur. Mais plus généralement, chacun picorait ce qu’il considérait comme utile dans ces écrits et tout le monde taisait la méthode du doute systématique appliquée à la poésie antéislamique et surtout à la langue du Coran. Et pour cause, on sait que cette étude sur la littérature arabe a été expurgée et jusqu’à nos jours, on ne trouve dans les librairies que l’édition tronquée. Pourtant, qui pourrait dire que Taha Hussein n’a pas défendu aussi intelligemment l’Islam ou la littérature arabe et écrit les plus belles pages que l’on puisse lire dans les deux domaines ?

Au mois d’octobre dernier, l’Egypte et le monde arabe, ou ce que l’on entend par ce vocable, auraient pu célébrer le 40e anniversaire de la disparition de Taha Hussein (né le 15 novembre 1889 et mort le 28 octobre 1973). Mais son  pays natal, comme d’autres pays de la région, ont peut-être d’autres priorités. Ils luttent  aujourd’hui pour d’autres valeurs, celles-là mêmes que ce penseur lucide préconisait. Dans le reste du monde, l’esprit et la culture universels d’un penseur arabe ne font pas recette, on leur préfère des Tariq Ramadan et autre histrions islamo-médiatiques pour animer les plateaux et faire peur à Margot. Et comme disait Newton, qui ne pensait pas qu’à sa pomme : «On construit trop de murs et pas assez de ponts».