Suzanne et Taha Hussein

«avec toi» est surtout un livre d’amour entre deux êtres exceptionnels que tout séparait et qu’un destin merveilleux a réunis. beau destin en effet qui nous a donné un des plus grands penseurs arabes : un éclaireur sage, sagace et lucide qui sème l’espérance et apporte la lumière qui manque tant aujourd’hui aux arabes dans leur traversée de la nuit.

«Jette tes lunettes, tu n’es pas aveugle». Ainsi s’adressait le poète arabe Nizar Qabbani à Taha Hussein lors d’une commémoration de la mort du penseur et écrivain survenue en 1973. C’est cette interpellation post mortem que Suzanne Hussein (1895-1989) a mise comme épigraphe pour ses mémoires sous un titre aussi bref que chargé de tendresse : Avec toi ( Editions Le Cerf). Dans son testament, elle a tenu à ce que ce livre soit traduit et publié en arabe d’abord, avant de l’être dans sa langue maternelle, le français. On sait que Taha Hussein a raconté une large part de sa vie dans une autobiographie célèbre qui relate son enfance et évoque ses études en Egypte et en France. Il s’agit de Al Ayyam «Le Livre des Jours» dont la traduction en français a été préfacée par André Gide.) Mais dans le livre de Suzanne Hussein, il s’agit d’un témoignage et de la version de l’épouse aimée revenant sur la vie et le parcours de son illustre mari. Ce journal rétrospectif illustre et éclaire leur union et s’il ne révèle pas toujours ce que Taha Hussein a dû taire comme sentiments ou aurait omis comme détails, le livre illustre parfaitement la grande tendresse qui unissait ces deux êtres que «tout aurait dû les séparer : la culture, la religion, la nationalité, le handicap».

La rencontre s’est faite, comme le savent les lecteurs d’Al Ayyam, dès l’arrivée à Montpellier de ce jeune étudiant non-voyant issu d’une famille modeste et frais émoulu de la prestigieuse et traditionnelle université d’Al Azhar. La Première Guerre Mondiale va éclater avant même que Taha Hussein n’achève ses études. Il retourne en Egypte et attend la fin des hostilités. De retour en France et à Paris cette fois-ci, le jeune boursier va entreprendre son parcours universitaire  et c’est Suzanne qui sera à la fois ses yeux et son guide, la traductrice des textes et le conseil avisé dans un pays à peine sorti de la guerre. Handicapé, étranger à un pays et une langue qu’il ne connaissait pas, Taha Hussein a pu, grâce à cette jeune fille issue d’une famille bourguignonne et catholique, atteindre l’excellence et retourner dans son pays bardé de diplômes et riche d’une culture dont il va tirer le meilleur dans son œuvre future.

Devenu fin francophone et nourri de culture helléniste, il aura une immense carrière en Egypte où il sera combattu pour ses idées novatrices dans le milieu traditionnel et conservateur de l’université, mais aussi dans les postes de responsabilité qu’il a occupés, dont celui de ministre de l’éducation. Un de ses meilleurs ouvrages avait entraîné une vaste polémique dès sa publication en 1926 : De la poésie antéislamique.

Dans ce livre, Taha Hussein avait appliqué les méthodes modernes d’analyse et de la critique, ce qui a été pris pour une hérésie et fait craindre certains ouléma et autres zélateurs obscurantistes d’Al Azhar qu’il ne s’attaquât dans la foulée au texte coranique. Le livre a été d’ailleurs expurgé (et l’est jusqu’à nos jours) d’une longue partie jugée hérétique par ses adversaires. D’autres griefs et innovations lui ont été reprochés lors de son passage au ministère de l’éducation, en plus des calomnies et des menaces de mort qui ont été proférées à son encontre.

C’est donc tout ce parcours et toute la vie avec Taha Hussein en France mais surtout en Egypte, que Suzanne Hussein, née Bresseau, raconte dans ces mémoires pleins de tendresses, de souvenirs et d’aimance. Elle y relève les moments de doute, les passages à vide, notamment lorsque ses adversaires suivis par des responsables politiques de son temps lui faisaient des procès d’intention alors que son but et toute son œuvre visaient  à s’ouvrir aux appels de l’esprit et de s’inscrire dans la marche de l’histoire.

Mais le livre de Suzanne Hussein évoque aussi le temps de l’espérance, la vie privée de l’écrivain au sein d’une famille, ses relations avec ses enfants et ses petits-enfants, ses amis. Parmi ces derniers, on va croiser de nombreuses célébrités comme le penseur et réformateur Mohamed Abdou, André Gide, les poètes sénégalais et indien Senghor et Tagore, l’islamologue Louis Massignon et bien d’autres. Mais Avec toi est surtout un livre d’amour entre deux êtres exceptionnels que tout séparait et qu’un destin merveilleux a réunis. Beau destin en effet qui nous a donné un des plus grands penseurs arabes : un éclaireur sage, sagace et lucide qui sème l’espérance et apporte la lumière qui manque tant aujourd’hui aux Arabes dans leur traversée de la nuit.