Sur les traces de l’oubli

La littérature n’est-elle imprégnée que d’imagination et de fiction ? Nombre d’écrivains, et non des moindres, se sont attachés à prouver le contraire. Ils ont tordu le cou à ce qu’ils considèrent comme un préjugé d’écriture. D’où les récits d’enfance qui peuplent la littérature et fondent les principes même du récit. On les retrouve pratiquement chez tous le auteurs de par le monde. Leur diversité est telle que l’on en arrive à oublier parfois l’origine autobiographique et la densité subjective.

L’enfance est un territoire mémoriel ouvert à toutes les aventures, toutes les découvertes et toutes les métaphores.
On a toujours un adjectif pour qualifier l’enfance, la sienne et celle des autres. Et c’est en adjectivisant que le récit commence. Ainsi peut-on dire que le récit d’enfance est en quelque sorte l’enfance de la littérature. Non pas dans le sens mineur mais en ce qu’il marque l’appropriation du «je» narratif et aussi en tant qu’écriture de l’origine.

Dans une de ses chansons, Jacques Brel qualifie son enfance de far west. C’est précisément le territoire parfait et inconnu du récit où s’affrontent les bons et les méchants, les Indiens et les cow-boys. Le début de l’apprentissage de la vie et de la délimitation de la topographie de la mémoire. Dans la littérature maghrébine de langue française, on dispose d’une riche bibliographie qui atteste, à différents degrés, de cette propension aux écrits à caractère autobiographique. On a très souvent présenté cette production sous le label de roman pour des considérations éditoriales, mais pas seulement.

Dans la catégorie de ce qu’on peut appeler une écriture de l’origine, Ali Tizilkad vient de publier son premier livre sous le titre : La colline de papier. L’auteur, qui porte le patronyme de Issiali Aârab, journaliste et traducteur, a donné son pseudonyme, «Tizilkad» , colline de papier en rifain de l’Oriental, à un beau et dense récit d’enfance. Celle-ci va de l’âge de trois à onze ans. C’est une étape de la vie d’un homme où les choses et les gens imprègnent une mémoire spongieuse qui absorbe jusqu’à plus soif des souvenirs qui deviendront, tout à tour, des mots et des réminiscences.

En deux mots – car il est difficile de résumer une enfance en un bref et clair synopsis -, c’est l’histoire d’un enfant ballotté entre des femmes et des hommes de sa famille, sous la protection de la figure tutélaire d’un grand père, dans une région ingrate du Maroc oriental. Il fait l’apprentissage de la vie entre les pierres et le soleil, la solitude et le clan, le nomadisme et de courtes haltes. Il y a beaucoup de hasards et de ces rencontres qui donnent un coup de volant au destin et font basculer une vie. Il y a le goût des autres et la construction du moi. Mais il y a aussi de belles et émouvantes descriptions de la région de l’Oriental, des mines de Jerrada et ces «gueule noires» rongées jusqu’à l’âme par la mine de charbon qui les crache et qui crachent, eux, leurs entrailles.

On peut donc lire ce récit comme un roman de la vie ou comme la vie qui devient un roman. C’est une enfance revisitée par un homme qui se retourne sur lui-même, évacue des souvenirs. Le récit, écrit dans une belle langue, se joue aussi de la narration par des interruptions, volontaires ou non, de l’évocation. Cette distanciation par rapport au passé est marquée par des incises qui arrêtent intempestivement le cours du récit. Moments introspectifs qui peuvent chahuter le texte, mais qui renseignent aussi sur l’état d’âme du narrateur, lequel se paie des apartés, des haltes ou des doutes. C’est aussi cela l’écriture, une succession de doutes et de jeux de mémoire qui sont autant de jeux de miroir reflétant un passé à la fois composé et simple. Comme un récit d’enfance, comme un récit d’enfant.

A l’un des chapitres du livre qui résume la victoire de la mémoire sur le temps qui passe, Ali Tizilkad donne ce titre oxymore : «Les traces de l’oubli». On pense à René Char lorsqu’il dit, en substance, que le poète n’est pas celui qui donne des preuves, mais celui qui laisse des traces. Et la mémoire, lorsqu’elle est réconciliée avec elle-même, est un poète. Mais écrire sur soi n’est-il pas le meilleur moyen pour aller vers les autres ? Alors qu’importe le chemin et le cheminement, il y restera toujours des traces…