Sur les rives du lac Léman

Confronté à l’opulence d’un pays comme la Suisse, on
peut se demander si, à force d’évoluer sur des chemins balisés,
l’être humain ne voit pas sa pugnacité et sa force de vie perdre
en substance.

Un petit cours d’eau chantonne et, dans cette nature immobile, son murmure est la seule gaieté autorisée. Dès lors que l’on s’en éloigne, le silence retisse sa toile. Le soleil a largement entamé sa course, pourtant rien ne bouge, pas même le souffle du vent dans les branchages. Le regard se perd dans les vastes étendues vertes. Passé les vignobles, secs et nus, la silhouette d’un village se détache sans qu’âme qui vive ne passe le chemin. Au cimetière, avec ses tombes impeccablement fleuries, succèdent la poste, puis le centre communal, puis les demeures, larges bâtisses aux murs épais. Toujours aucun humain. Sur les pavés de la grande rue, si lustrés qu’on les croirait poncés à la main, les pas résonnent. Tout autour, les portes sont closes, les volets encore tirés bien que la matinée ait sonné ses dix heures. On se serait cru dans un décor ou un lieu fantôme. Il se trouve juste que c’est dimanche, jour du Seigneur et que, sous ces cieux-ci, on ne badine pas avec le repos dominical.
On ne badine avec rien en vérité chez les Helvètes, et surtout pas avec les règles, de quelque ordre soient-elles. La bourgade susmentionnée est Founex, un petit village où résident, aux côtés des vignerons du cru, des navetteurs de la capitale qui, par leurs allers et retours, relient la campagne à la ville. Entre ces deux univers, cependant, le regard de l’observateur étranger est frappé de constater combien il est peu de différence. Ici comme là, la même rigueur prévaut. Tout est strictement pensé, aligné, réglementé. A cet esprit de discipline sont soumis tant les hommes que la nature. Chaque arbre a été planté là où il faut, respectant la ligne qu’il faut et poussant, bien entendu, comme il faut. Pas le moindre travers, tout est en place et à la juste place. Les cimes montagneuses couvertes de leur chapeau blanc dessinent l’arrière-fond du décor. La route qui serpente entre les champs, les maisons avec leurs toits en tuiles piquées de part et d’autre, la fumée des cheminées s’élevant vers le ciel ; dans ce paysage au relief de dessin d’enfant, il ne manque qu’une chose : des enfants, justement, avec, tant qu’à faire, une petite pincée d’adultes. Et, osons l’avouer, un peu de désordre aussi. Juste un peu, un tout petit peu, comme un bout de papier qui traînerait par terre par exemple. Un peu moins de perfection en somme contre un peu plus de vie. La pensée, par essence indisciplinée, vient superposer à ces images de carte postale, celles de ces autres lieux, bien de chez nous. Un douar avec ses essaims d’enfants qui courent en soulevant un nuage de poussière derrière eux. Des enfants pour beaucoup déguenillés et échevelés mais des enfants qui rient, crient et bougent dans tous les sens. Des enfants experts en facéties de toutes sortes. Tout autour d’eux, pauvreté et dénuement sévissent, c’est vrai, mais il est néanmoins quelque chose dont leur univers est empreint et que l’on ne retrouve plus dans celui-ci : la vitalité d’un monde jeune dont la sève déborde de toute part.
La richesse n’a pas que des avantages. C’est un peu ce sentiment-là que l’on ressent en se promenant dans cette campagne suisse où tout est si parfaitement harmonieux. Le regard, certes, se délecte de la beauté des lieux et ce serait mentir que de dire qu’il n’en retire pas de la quiétude. Seulement, au bout d’un certain temps, il se lasse. Tout est trop lisse, trop net, trop parfait. Et de se demander à quoi peuvent encore aspirer ces gens dans leur jolie maison, avec leur belle voiture, leur compte en banque fourni, leur sécurité sociale et leurs vieux jours assurés ? A quoi peuvent-ils encore rêver ? De maisons plus grandes et de voitures plus grosses ? En somme, la question qui se pose est de savoir si la faculté même de rêver leur est encore donnée ? L’on rétorquera que nul n’a jamais prétendu qu’aisance matérielle signifiait bonheur et que, de ce fait, il n’y a pas lieu de s’inquiéter de voir se rétrécir la panoplie des désirs insatisfaits même chez nos amis helvètes mais l’interrogation ci-présente va au-delà de cette problématique. Elle consisterait plutôt à se demander si, à force de devoir évoluer dans le respect des chemins balisés, l’être humain ne voit pas son feu intérieur s’éteindre. Et donc sa pugnacité et sa force de vie perdre en substance.
Simple interrogation. Dont n’ont que faire ceux de nos concitoyens que la destinée a menés sur les rives du lac Léman. «C’est tellement agréable de ne plus être confronté au quotidien, à toute une somme de tracas. La qualité de vie ici est infiniment meilleure qu’ailleurs».
Sans doute. Mais devoir être obéissant, rigoureux et discipliné tout le temps, ne plus pouvoir marcher hors des passages cloutés, franchement, quelle galère !