Sur l’écran blanc des salles disparues

L’art et la création artistique, dans toutes leurs expressions, et la culture en général, se déclinent désormais en termes économiques.

On parle maintenant d’industries culturelles et les rapports entre l’industrie et la culture entrent dans le domaine de l’économie de la culture. Mais toute économie a besoin, pour se développer et croître, de règles, de cadre juridique de régulation. Elle a besoin donc d’un environnement sain, cohérent et intégré dans le système économique général du pays. Si la culture est devenue une industrie, le cinéma en est l’incarnation exacte de par la lourdeur des investissements, des moyens financiers de sa logistique, et de la complexité de la chaîne des intervenants que ce secteur nécessite. «Le cinéma est un art», disait André Malraux, par ailleurs, c’est une industrie. Ou le contraire. Plus sceptiques ou désabusés, d’aucuns diraient que le cinéma est «une industrie qui se fait encore passer pour un art». Mais toute industrie ou art ont besoin d’un espace pour se déployer. C’est ainsi que le mot cinéma, devenu une métonymie, est à la fois le produit filmique et le lieu où il est diffusé. On va au cinéma pour voir du cinéma fait par des gens du cinéma. Espace convivial, lieu de sociabilité, de rêve et de partage, son existence est aujourd’hui au centre d’un questionnement qui n’est pas sans rappeler celui qui inquiétait déjà les gens du théâtre lorsque le cinéma était né il y a plus d’un siècle. Depuis, d’autres modes de consommation des produits culturels et de divertissement ont fait irruption dans la vie des gens. La télé, Internet et les offres multiples qui en sont nées avant que d’autres petits écrans mobiles ne fassent leur entrée dans le monde de l’image et du son. Disruptif et dominant, le smartphone est omniprésent, omniscient. Il sait sur nous ce que nous ignorons de lui, à cause des données que nous lui offrons, à notre insu, et de l’algorithme qui les manipulent. C’est lui désormais qui nous guide vers tel multiplex doté de plusieurs salles de cinéma pour visionner tel film, tout en nous fournissant le pitch, le casting, une bande annonce, le nom du réalisateur et la durée du film. Sinon, il nous invite à voir sur son petit écran, et sans nous déplacer en salle, le même genre de film diffusé par telle plate-forme ou en streaming. C’est dans ce contexte, sans cesse en mouvement, qui relevait du futurisme il y a 20 ans, que l’on parle aujourd’hui de la crise des salles de cinéma au Maroc. Quelques chiffres en disent long. On est passé ici de 250 salles en 1980 à 32 aujourd’hui. Alors que dans le même temps la production de films marocains est passée de 2 ou 3 films à plus de 25 longs métrages et de nombreux courts. Ces chiffres caractérisent le paradoxe brutal du cinéma au Maroc. Le cinéma marocain progresse relativement en amont et périclite ou s’affaisse en aval. On connaît les causes: elles ont été souvent évoquées ici et là lors d’interminables colloques et chaque année au mois d’octobre pendant la «Journée nationale du cinéma». On a essayé de trouver des solutions et fait des propositions : développement du parc des salles, notamment dans certaines villes éloignées, incitations fiscales, création de multiplex, éducation et formation à l’image, etc. Quelques propositions ont été ignorées, d’autres ont été suivies de peu d’effet. Entre-temps, des multiplexes ont été implantés par des investisseurs étrangers plus ou moins soutenus par les pouvoirs publics, des nouveaux modes de consommation et d’habitudes culturelles ont été adoptés par les jeunes. Biberonnée de cassette vidéo et de télévision, toute une génération, presque un «nouveau peuple», comme dirait Tocqueville, a grandi hors du circuit classique de la fabrication du film, et dont la salle obscure est la topographie finale et idéale de la magie cinématographique. Comme le nombre de librairies, aussi rares que l’extase, un parc de salles en déshérence annonce le début de la désertification culturelle. Le cinéma de quartier n’est plus là. Normal, il n’y a plus de notion de quartier dans les villes à vivre. Même l’élite culturelle n’a pas de salles d’art et essai pour parfaire son éducation cinéphilique par l’entremise d’un cinéma autre. Autre que ces blockbusters américains accompagnés de glace et de popcorn.

En secouant quelques réminiscences d’un passé simple et récent, comment s’empêcher de verser dans la douceur mélancolique de la nostalgie sur le monde d’hier ? C’était au temps (années 70 et 80 de l’autre siècle et on dirait hier) où l’on pouvait voir deux «grands films» pour le prix de deux œufs durs (avalés à l’entracte) dans cette grande salle surélevée d’un balcon et de loges confortables dans un vieux quartier de la ville. On regardait un péplum bourré de mythes grecs que l’on prenait pour des réalités ; et un western spaghetti violent où il y avait plus d’hommes par terre que de coups de revolver. On faisait notre culture et nos humanités gréco-latines tout en sifflant le projectionniste quand il coupait les baisers volés par des hommes mal rasés à des actrices trop fardées. On se laissait remplir d’images et de sons et, mine de rien, on se cultivait à notre insu. N’ayant pas encore accès aux livres, on regardait juste des images venues peut-être de livres… Pages de livres ou images de films ? Cinéma et littérature? «Le cinéma se nourrit de littérature, disait l’écrivain et éditeur Martin Page, et la littérature se nourrit de tout, notamment de cinéma».

Quand le mot «Fin» apparaissait noyé dans une musique majestueuse gorgée de violons et cymbalum, on quittait la salle obscure émus et les yeux encore pleins de la rémanence des images vues. Dehors, un soleil aveuglant éclairait la vie d’une ville à vivre, ses rues étroites et les choses de la vraie vie. Aujourd’hui, ces salles ont disparu. Et dans celles qui résistent encore comme dans les multiplex des quartiers cossus, il n’y a plus de mot «Fin» lorsque la séance est terminée. Seul un long générique peuplé de noms étranges et étrangers défile sur un grand écran que plus personne ne regarde n