Sur le parvis de la cathédrale

Casablanca, par sa démesure, ses outrances mais également son appétit de vie, continue à  avoir quelque chose qui tient du far west. Tous les jours, on y pratique l’art de la débrouille avec un talent qui confine parfois au génie. On s’y bat, porté par une farouche volonté de s’en sortir…

Casablanca est une mal-aimée. Ses habitants ne sauraient vivre ailleurs, pourtant rares sont ceux qui admettent l’attachement-viscéral-qu’ils lui portent. Comme rares sont ceux qui se reconnaissent franchement d’elle, la majorité de ceux qui la peuplent étant originaires d’ailleurs. Or, pour fortes qu’elles soient, ces origines-là ne résistent pas à la prégnance du lieu. Fondues dans son humus, elles se transforment en même temps qu’elles irriguent l’identité «casaouie» et participent de sa pluralité. Car si, n’en déplaise aux illusionnistes de la pureté identitaire, toute identité est, par essence, plurielle, celle de Casablanca se revendique d’entrée de jeu comme telle. Creuset vers lequel ont afflué de toutes les régions du pays autant les gueux et les aventuriers que les notables et les commerçants, la ville s’est faite de ces affluents divers et variés. D’où sa force de vie, la gouaille et l’insolence qui la caractérisent. On peut pointer du doigt son manque d’ancrage historique et déplorer son peu de goût pour les convenances sociales, elle seule au Maroc possède la capacité nécessaire pour réinventer le quotidien et obliger le pays à se conjuguer au temps présent.

Parce qu’elle est différente, son festival l’est par la force des choses. Mardi soir, sur le parvis de la cathédrale, le coup d’envoi était donné par un premier concert destiné aux partenaires, entendez par là les sponsors qui rendent la fête possible. A l’affiche, une des grandes stars de la musique brésilienne, Carlinhos Brown, un artiste complet, à la fois chanteur, danseur, percussionniste, auteur et compositeur dont le talent et la pêche ont électrisé le public VIP, le faisant se déhancher malgré sa tenue de soirée et les hauts talons de ses dames. Cependant, plus que la performance de l’artiste, le ton du festival était donné par le lieu de ce premier concert : un parvis de cathédrale. Rien qu’à prononcer ces mots, on s’ouvre à du différent, en rupture avec le conformisme habituel. Au «un», il faudrait d’ailleurs préférer le «le» car des «parvis de cathédrale», il n’en est pas légion, que ce soit à Casablanca ou dans le reste du Maroc. Une belle que l’on aurait tirée de son sommeil et sur la beauté de laquelle les yeux, soudain, se décillent, c’est cela que l’on ressent face à cette immense bâtisse sur la blancheur de laquelle la lumière ruisselait en cette nuit d’été. Voilà quelques années déjà que, grâce aux activistes culturels de la métropole, ce lieu de culte a fait l’objet d’une restauration qui a mis fin à la décrépitude dans lequel il était plongé. Il n’est cependant pas anodin que le Festival de Casablanca démarre là. Ce choix a une portée symbolique. Il met, en effet, en exergue ce qui a été à la base de l’identité de la ville, son cosmopolitisme et sa mixité, ethnique et religieuse. Casablanca, dès le départ, c’est cette juxtaposition, à côté de la cité musulmane bâtie au XVIIIe siècle par Sidi Mohamed Ben Abdallah, d’une ville volontaire où se côtoient des communautés multiples, chacune avec ses mœurs et ses us, le tout se mélangeant dans une atmosphère unique, qui n’était pas sans rappeler l’ouest américain. Et, à ce jour, Casablanca, par sa démesure, ses outrances mais également son appétit de vie, continue à avoir quelque chose qui tient du Far West. Tous les jours, on y pratique l’art de la débrouille avec un talent qui confine parfois au génie. On s’y bat, porté par une farouche volonté de s’en sortir, sans toujours faire cas des bonnes manières, la seule chose importante étant de garder la tête hors de l’eau. Ce festival, qui en est à sa 7e édition, a peiné pour trouver son identité. Parce que, justement, à Casablanca, celle-ci est toujours à se faire et se défaire. Mais, depuis l’année dernière, depuis, plus précisément, que la direction artistique en a été confiée au maestro Farid Bensaïd, le créateur de l’Orchestre philarmonique du Maroc, le Festival de Casablanca semble avoir trouvé son tempo. Une programmation éclectique et populaire avec, à l’affiche, Marcel Khalifé, Fatima Tihitite, Oum, Ayo…, des spectacles gratuits donnés sur quatre scènes immenses dispatchées à travers le territoire casablancais et réunissant jusqu’à 200 000 personnes ! (3 millions au total lors de la précédente édition) et puis ce concept original de «nouzha fennia» qui fait un emploi inusité de lieux historiques et/ou emblématiques de Casablanca. Pour, à la fois, amener le spectateur à «voir la ville autrement» et «faire jaillir la mémoire de Casablanca», des expressions artistiques actuelles y sont programmées, une manière intelligente de marier histoire et présent et de rappeler que la construction du futur passe par une réappropriation de la mémoire.

Mais un festival, mais la culture, ce sont aussi des moyens financiers. Dans son mot d’ouverture, Farid Bensaïd, tout en remerciant les sponsors et les autorités publiques grâce auxquels cette édition peut se tenir, a avoué combien ce fut difficile de la rendre possible. Parce que, à l’exception de quelques-unes, les entreprises privées casablancaises n’ont cure de culture pour leur ville. Comment s’étonner alors, que celle-ci, de se sentir si mal aimée, se rebiffe en sortant parfois les griffes ?