Sur le dos de la tortue

Aujourd’hui, dans ce monde où des hommes sans mythes et sans légendes sont surinformés sur tout et sur rien, qui s’intéresse encore aux migrations des tortues ? Si, il y a encore un proverbe africain, très amusant comme le sont toujours les adages de ce continent, qui affirme : «Celui qui se lève tard ne voit jamais la tortue se brosser les dents le matin»

«Mais où vont les tortues luths lorsqu’elles quittent les côtes sud de l’Atlantique ?». Voilà une question dont la réponse n’intéresse pas les foules. Déjà que les tortues, en général, n’intéressent que les gosses et seulement lorsqu’elles sont des bébés tortues. Ça les fascine pendant quinze jours puis ils s’en détournent pour d’autres animaux moins léthargiques. Et c’est quoi quinze jours dans la longue et nonchalante vie d’une tortue ?  
La question du début de la chronique a été posée dans le début, justement, d’un petit article datant déjà de janvier (Rubrique océanographique. Eh oui, il faut tout lire) et relatant la longue migration des tortues luths dans l’Atlantique Sud. Mais l’auteur de l’article ne donne aucune information ni sur cette espèce, ni sur le nom, «luth», dont on l’a affublé.  Juste une petite photo sur une colonne d’une tortue aux nageoires en croix échouée sur la grève d’une plage de nulle part. On pouvait s’en contenter et passer son chemin de lecture n’eût été ce sous-titre alléchant : «Le trajet de cet animal emblématique a été suivi pour la première fois par des balises». Admirer la titraille de cet article anodin. D’abord un titre accrocheur presque en cinémascope : «La longue migration des tortues dans l’Atlantique Sud». Et puis vient le sous-titre en forme de bande-annonce. C’est presque un docufiction attrayant qui ne peut laisser indifférents ceux qui ont des souvenirs de tortues perdues de vue depuis des générations. En effet, l’espérance de vie d’une tortue est mal connue, nous disent les experts, et pour cause ! On ne sait rien de ces bêtes sous leurs carapaces en écailles cornées. En tout cas, elles peuvent passer au moins deux ou trois générations. C’est-à-dire qu’une personne qui a gardé une tortue en captivité à la maison pourrait la léguer à ses petits-enfants. Il n’y a pas un chien ou un chat, ni même un cheval qui pourraient se targuer de traverser ainsi les générations. Mais ce sont les frontières que traverse notre tortue luth que l’on a laissée sur la plage. Cette espèce marine parcourt quelque 7 000 kilomètres de l’Afrique jusqu’en Amérique de Sud en empruntant trois grandes routes migratoires. Les tortues vont de la zone de pontes vers d’autres territoires avant de revenir à leur point de départ au bout de trois ou quatre ans. Un voyage extraordinaire où elles voient des pays et des contrées au cours d’un périple tortueux ( c’est le cas de le dire) qui les conduit du centre de l’Atlantique vers l’Amérique du Sud, Guyane, Brésil ou en passant par le Cap de Bonne-Espérance… Si les experts, grâce à des balises fixées sur le dos des tortues luths, ont pu tracer les routes migratoires choisies par ces bêtes, ils donnent leur langue au chat quant à ce qui influence ces choix. Encore heureux. Ils sont marrants les scientifiques. Non contents de mettre  fin au mystère de l’itinéraire des tortues luths, ils veulent que ces pauvres bêtes nous avouent pourquoi elles ont choisi d’emprunter telle contrée plutôt que telle autre. Bref, ils veulent  que les animaux se comportent comme ces touristes qui préfèrent tel endroit et critiquent un autre parce que le service est mauvais, les autochtones trop collants et les prix trop dissuasifs.
En attendant, on ne sait pas encore pourquoi ces bêtes se nomment-elles tortues luths. Tout d’abord, elles n’ont rien à voir avec ces tortues apeurées et planquées sous des carapaces à écailles cornées qui vivent sur les terrasses des vieilles demeures et que de vieilles grands-mères nourrissent de salades et d’épluchures de légumes. Non, elles possèdent une peau lisse et brillante de couleur bleu noir  ayant l’aspect de cuir. D’où leur appellation en anglais : «Leatherback» (dos de cuir ou «dos tout cuir» pour faire dans la maroquinerie). En français, c’est sans doute la forme de la carapace qui rappelle le luth qui leur a valu ce nom. Cela va bien faire plaisir aux luthistes et aux arabes en général qui ont inventé, comme chacun le sait, ce bel instrument de musique. Et ça nous fait une belle jambe, me dit et médit l’autre. Et en arabe, comment nomme-t-on cette tortue ? A part soulahfate bahrya (tortue marine), on ne la voit pas avec un oud (luth) sur le dos. Pourtant, que de contes et légendes autour de la tortue ont été produits dans la littérature arabe ancienne et souvent importés de l’Extrême Orient où cet animal a toujours été un grand symbole. La lenteur qui caractérise la tortue a souvent servi de morale. Bien avant la fable de La Fontaine (la course du lièvre et de la tortue : «Rien ne sert de courir, il faut arriver à point»), il y eut le duel entre elle et Achille, l’homme le plus rapide de la mythologie grecque. Aujourd’hui, dans ce monde où des hommes sans mythes et sans légendes sont surinformés sur tout et sur rien, qui s’intéresse encore aux migrations des tortues ? Si, il y a encore un proverbe africain, très amusant comme le sont toujours les adages de ce continent, qui affirme :«Celui qui se lève tard ne voit jamais la tortue se brosser les dents le matin».