Spleen de Bagdad

Il est des pays qui disparaissent d’un coup dans la confusion du monde. L’Irak en est un et son cas est des plus tragiques.

Aujourd’hui, la précarité de ses institutions, ses divisions ethniques et confessionnelles laissent le pays ouvert sur toutes les aventures et la population abandonnée à son triste sort. En plus de 40 ans, soit l’âge d’un homme ou d’une femme adulte, ce pays n’aura connu que la tragédie, le sang et les larmes. En 1979, Saddam Hussein accède au pouvoir en Irak et à la tête de sa machine de guerre militaro-politique le parti Al Baâth. Ce dernier va infiltrer la société comme un virus qui va inoculer la peur, la terreur et la parano parmi la population. Tout le corps de l’Etat est au service d’une personne, le Raïs, et les forces de sécurité qui se comptent par milliers sont chargées de surveiller tout le monde, voire de s’auto-surveiller dans une atmosphère générale de suspicion permanente et paranoïaque qui dépasse celle que George Orwell décrit dans sa terrifiante dystopie «1984».

De retour d’un étrange voyage présenté comme culturel en Irak, alors que la guerre qui l’opposait à l’Iran battait son plein au milieu de l’année 1980 (la guerre a duré de 1980 à 1988 et fera plus de 800 000 morts des deux côtés), j’avais longtemps hésité avant de rendre compte de ce périple dans le journal où j’officiais à l’époque. Non par paresse ou procrastination, mais parce que je ne savais pas par où ni comment commencer. Bien plus tard, j’ai esquissé les quelques lignes de l’incipit ci-dessus. Un «lead», comme on dit dans le jargon de la presse, afin de me donner le courage d’entamer un reportage sur ce que j’ai vu, lu et entendu au cours d’une dizaine de jours passés à Bagdad en 1988. J’avais même trouvé un titre avant même de commencer l’écriture tant reportée de mon article : «Bagdad, Année zéro». Cette introduction in petto (en secret) va rester sans suite et je la reprends aujourd’hui comme un simple mais mélancolique exercice de mémoire.

Invité en tant que journaliste par une association théâtrale marocaine dirigée par des amis, j’ai accompagné leur troupe qui devait se produire dans le cadre du festival de théâtre arabe organisé par les autorités irakiennes. Ce festival, très connu et apprécié en ce temps-là, réunissait chaque année des troupes du monde arabe dans la capitale irakienne lors de nombreuses festivités à caractère culturel mais aussi propagandiste. Malgré la guerre meurtrière qui opposait l’armée de Saddam et celle de Khomeiny, le régime de Bagdad a maintenu cette manifestation pour ne pas donner l’impression que le pays est quasiment dévasté. En faisant ce voyage, poussé plus par la curiosité du journaliste que par un intérêt particulier pour le théâtre arabe et encore moins pour le régime en place, je ne m’attendais pas à débarquer dans une dystopie à l’état réel. Dès l’embarquement, le personnel navigant, composé d’hommes moustachus à la dégaine martiale, nous a délestés de notre bagage-cabine et nous retira jusqu’aux allumettes, briquets et dentifrice. Comme explication on nous a dit qu’avec ces produits on pourrait fabriquer des bombes. Bigre ! Pas rassurant! Mais on était désormais prévenu. C’était il y a plus de 30 ans avant les précautions paranoïaques frénétiquement en vigueur de nos jours dans tous les aéroports du monde. Même signes de méfiance au débarquement devant les guichets où d’autres moustachus, presque des sosies de Saddam, scrutaient longuement nos passeports après nous avoir, curieusement, alignés par ordre alphabétique d’après les prénoms et non par les noms, comme on pouvait s’y attendre. Si bien que tous les «Abdel quelque chose» marocains vont se retrouver ensemble, partagés entre l’étonnement du procédé et le soulagement d’être avec des compatriotes. Et il y en avait des Abdallah, Abdelkader, Abderrahmane et autres Abdelmalek et Abdelillah… De plus, et à la faveur de ce classement étonnant, on a eu droit à une parité inespérée dans cette ambiance militaro-virile avec la compagnie, sur la file mixte d’à côté, composée de compatriotes prénommés Fatima, Farida, Fadila, Fadel, Fahd et autres Fattouma et Fouad.

Le festival a commencé le lendemain de notre arrivée et l’ouverture a été lancée en grande pompe par le ministre de la culture en tenue de combat entouré de soldats lourdement armés. Cette ambiance martiale a dès lors donné le ton et annoncé la teneur des festivités qui allaient suivre. Les troupes invitées installées dans les deux plus grands hôtels de la capitale représentaient plusieurs pays arabes, sauf ceux avec lesquels Saddam avait des différends, notamment la Syrie pour des raisons idéologiques. En effet, depuis que le parti panarabe Al Baâth s’était scindé en deux, les deux régimes se disputaient le leadership du monde arabe. En ville, les dégâts de la guerre et des pénuries étaient visibles dans les rues. Pas d’allumettes, pas de briquets, pas de piles. Dans un immense marché aux puces où l’on ne trouvait presque rien, des hommes d’un certain âge, fatigués et chétifs, flottant dans des vêtements trop larges, se tenaient debout devant des tas de livres reliés. On les sentait mal à l’aise, le regard fuyant, presque honteux d’étaler devant des étrangers tout ce bien qui a fait leur culture et, peut-être aussi, leur seul bonheur dans un pays que la joie a quitté depuis des lustres. Poètes, écrivains, intellectuels ayant échappé au front du fait de leur âge, ces hommes-là avaient survécu à toutes les guerres et les terreurs des coups d’Etat et, plus de trente ans après, ont donné naissance à une génération qui se noie dans le sang des rébellions et le chaos de cette autre tragédie des temps modernes qui dure encore.