Sous le signe du bélier

Il n’est pas de fête religieuse ou même païenne, célébrée par les hommes, qui ne remonte à un mythe fondateur adossé, le plus souvent, à une parabole. Celle qu’une partie des fils d’Abraham célèbre ce dimanche, l’Aïd El Kébir, en est la parfaite illustration. La genèse du récit est reconnue par les trois religions révélées, avec des interprétations différentes dans la Bible et dans le Coran : Abraham reçoit de Dieu l’ordre de sacrifier son fils (Isaac pour les Juifs et les chrétiens, Ismaïl pour les Musulmans) mais, in extremis, un ange l’empêche d’égorger l’enfant et lui présente un bélier à la place. Dans le Coran, Ibrahim voit en songe qu’il immole son fils. Le point commun est la notion du sacrifice, laquelle est antérieure aux Livres qui lui ont conféré la charge sacrée du principe d’obéissance au Tout-Puissant. La symbolique de ce culte est d’une simplicité biblique, comme diraient les chrétiens, car la fiction d’une loi ou d’une interdiction en général est fondée d’abord sur une représentation. D’autres mythes fondateurs traversent les trois religions et se recoupent. Ils ont très souvent fait du bien à l’humanité qui va s’organiser en société d’ordre et se départir des croyances barbares et violentes. L’esprit des lois dont parle Montesquieu est né de ces représentations afin que l’homme cesse d’être, comme disait Hobbes, un loup pour l’homme.
Mais à propos de loup, revenons à nos moutons, car c’est de ce dernier qu’il s’agit dans cette chronique de fin d’année qui sent la brochette. Un écrivain anglais qui a de l’humour, James Freeman Clark, fait quelque part ce constat: «La vie du loup est la mort du mouton». Comment ne pas y souscrire lorsqu’on voit ce que la société marchande a fait du mythe fondateur pour pousser à consommer de la brochette ? Il serait mal venu ici de s’opposer à la publicité quand elle use de l’humour avec finesse. Mais lorsqu’on voit un spot qui vante auprès des pauvres les mérites d’un crédit en montrant un ovin qui fait la danse du ventre, on n’a pas envie de se marrer. Et cela n’a rien à voir avec le débat actuel sur l’humour et la religion, dont l’hebdomadaire Nichane a fait les frais pour une tout autre approche. Encore que l’on puisse faire le lien en paraphrasant le regretté Pierre Desproges – que l’on cite souvent très mal et sans le nommer : «On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui», en ajoutant : et surtout pas avec n’importe quoi. Et, on s’entend, cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression, même si cette dernière autorise aussi le droit à la connerie. Mais revenons encore à nos moutons. Un rite sacrificiel, qui remonte au déluge, se retrouve décliné en concepts de marketing destinés à pousser les petites gens à se saigner pour égorger un mouton, d’un cynisme écœurant. Manger de la laine sur le dos du petit fonctionnaire pour se faire du fric est la preuve que, pour ces gens-là, l’homme est un mouton pour l’homme. D’autres astuces publicitaires se voulant plus œcuméniques ont imaginé le traineau du père Noël tiré par des moutons, allusion et clin d’œil rigolo, à la concordance des deux calendriers, grégorien et musulman. C’est rare que le mouton se mélange avec la dinde en dehors d’une basse-cour ; et c’est plus rare encore de célébrer deux fêtes musulmanes dans la même année chrétienne : en l’occurrence 2006. Tout cela prête plus à sourire qu’à gloser ou pinailler avec les faux dévots et tous ceux qui pensent détenir la vérité et la légitimité, religieuses, politiques ou médiatiques. Pour tout ce beau monde on appellera à la barre une seconde fois le rigolo et bien nommé James Freeman : «La différence entre un politicien et un homme d’Etat est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération».
Le prolongement du mythe fondateur ainsi que ses différentes interprétations sont intéressants à étudier tant ils révèlent les contradictions et les malentendus qui séparent les hommes au sein d’une société comme à travers le monde. Dans le Coran, on a vu que le récit du sacrifice est légèrement différent puisque Ibrahim voit en songe qu’il immole son fils – dans la Bible, il en reçoit l’ordre. Il s’en ouvre à l’enfant qui consent au sacrifice, signe d’obéissance au père et à Dieu. On n’entrera pas dans les détails de l’anonymat, car, selon certains commentateurs, c’est Isaac, pour d’autres c’est Ismaïl. La symbolique de l’anonymat dans cette parabole n’en est que plus ouverte, d’où l’importance d’une foi raisonnée, si l’on permet cet oxymore. Mais si la bonne humeur et l’humour de bonne facture sont de mise, même lorsqu’on parle du sacrifice ou que l’on procède à l’immolation d’un pauvre ovin, qui pourrait s’en plaindre, à part le mouton lui-même et… Brigitte Bardot ? En tout cas, pas cet autre excellent écrivain anglais, Somerset Maugham, qui soutient finement qu’«il n’est pas nécessaire pour l’écrivain de dévorer un mouton entier pour être capable d’en dire le goût. Il lui suffit de manger une côtelette». Bonne fête et, encore une fois, faites gaffe à boulfaf, même si tout est bon dans le mouton.