Sous la plume de Sarah

les propos de sarah pourraient être ceux de toutes ces jeunes filles que l’on croise au quotidien, portant hijab et jean à  la fois, les cheveux couverts mais le regard aguicheur et le talon coquin.
Puisque l’air du temps est au port
du hijab, on porte le hijab mais
on ne s’interdit pas de vivre.

Depuis son irruption sur le devant de la scène, le hijab n’a cessé de focaliser les attentions, faisant couler une encre dont la source ne tarit pas. A sa vue, certains développent des urticaires irrépressibles, voyant en lui une ligne de démarcation infranchissable entre les personnes ancrées dans le temps présent et ceux qui veulent vivre celui-ci au passé. Pour les absolutistes des deux camps, «moderniste» et «fondamentaliste», une mouhajjaba est cette musulmane qui ne vit et n’agit que dans le strict respect des règles de l’islam, quitte pour ce faire à être décalée par rapport à son époque. Aux porteurs de cette conviction, ce petit échange recueilli sur le forum de discussion d’un site web dédié aux Marocains de l’étranger.
Une jeune fille, du nom de Sarah, écrit :
 «Mon ex me manque … cela fait un an qu’on n’est plus ensemble … je ne veux pas me remettre avec lui, je sais que je rencontrerai quelqu’un de mieux … mais malgré tout, il me manque. Est-ce normal au bout de tout ce temps ? Ou est-ce moi qui ai un problème ?»
De l’autre bout de la toile, un internaute lui conseille de combler le vide par des sorties entre amies et d’arrêter de voir Les feux de l’amour (série américaine) à la télévision.
Réponse de Sarah :
«C’est fait depuis longtemps … Je me suis gavée de Gad (El Maleh) …(Hi hi) …c’est un bon anti coup de blues … un moment de déprime et Gad est là pour vous».
«Oui, lui dit-on  alors, mais, Gad, il ne dure que deux heures ! Profite de la vie. Si un gars te drague, accepte»
Sarah : «Avec le voile, personne ne me drague ! A mon passage, il y a juste des «macha ‘Allah» émis avec discrétion. Je ne suis pas prête de me marier ! Je devrais porter un voile avec inscrit dessus “femme désespérée recherche désespérément mari (Hi hi hi)’’».
Son interlocuteur lui propose alors la chose suivante : coder les voiles à l’aide de la couleur ! «Le blanc pour dire non marié mais pas en recherche, des couleurs vives pour désigner des filles en recherche d’un mariage et le noir pour dire qu’on est casé».
Cet extrait de conversation illustre formidablement bien le «bricolage» culturel évoqué par la sociologue Mounia Bennani Chraïbi dans son travail sur les jeunes Marocains, «bricolage» qui consiste à puiser dans tous les registres pour marier le désir de modernité au poids de la tradition. Avec cette jeune Sarah, nous avons une voilée qui évoque avec un naturel confondant un «ex» et non un «fiancé», se délecte de l’humour d’un Gad El Maleh et ne s’offusque pas quand on lui parle de «drague», laissant même paraître un désappointement de ce que le voile y fasse rempart. Ses propos pourraient être ceux de toutes ces jeunes filles que l’on croise au quotidien, portant hijab et jean à la fois, les cheveux couverts mais le regard aguicheur et le talon coquin. Puisque l’air du temps est au port du hijab, on porte le hijab mais on ne s’interdit pas de vivre, poussant la subversion jusqu’à faire de celui-ci un artifice de séduction ! On est à la recherche «désespérée» d’un mari parce que, sans mari, on est quasi une estropiée sociale mais, dans le même temps, on rêve d’amour et de cœur qui bat très fort. Alors, la religion dans tout ça? Un voile sur la tête et le tour est joué, on assure son image de «bonne musulmane» et on fait ce qu’on veut. Dans un excellent entretien publié dans Le Monde du 16 juillet, le chercheur Mohamed Sghir Janjar explique que, paradoxalement à ce que l’on pourrait croire, «les sociétés musulmanes sont en  train d’effectuer leur sortie de la religion». Et que «les islamistes tentent de garder ou de reprendre le contrôle de la société mais la machine est en marche et elle leur échappe».
La manière dont bon nombre de jeunes Marocaines jouent du hijab en est une illustration éloquente. Alors, le hijab, la ligne de démarcation entre «modernistes» et «anti-modernistes» ? La réponse est sous la plume de Sarah.