Sous la mémoire, la page …

A propos des «années de plomb», et puisqu’on parle d’exercice politique, on peut se demander pourquoi ceux qui mettent en avant l’expérience institutionnelle
en Espagne ne citent-ils pas la gestion d’un passé bien plus lourd et douloureux par les gens de ce pays ? On sait que le silence sur la tragédie causée par le franquisme a vite été comblé par la fameuse «movida», ses diverses manifestations sociétales et créations culturelles. Après, les subventions de l’Union européenne sont venues à  la rescousse, apportant développement et changement.

Les souvenirs sont des petits passages entre les trous de la mémoire. Se souvenir relève donc de cette gymnastique qui remonte le temps, comme ces figures exécutées par un gymnaste et filmées à  l’envers. Et comme il en va des individus comme des nations lorsqu’ils sont tentés par la lecture de leur passé, la mémoire des uns et l’histoire des autres ne sont que les représentations qu’on s’en fait. Voilà  pourquoi le fait de revisiter son passé se révèle être une entreprise fort délicate tant elle requiert une large et humble vision relative des choses de la vie. Dans un entretien avec la presse, l’écrivain italien Umberto Eco disait : «L’important, ce n’est pas tellement d’avoir des souvenirs, c’est toujours de régler ses comptes avec eux». Aujourd’hui, une partie des victimes de ce qu’on appelle «les années de plomb», soutenue par quelques ONG, interroge le passé du pays à  travers le sien propre. Réfractaire à  toute offre officielle d’une action commune pour remonter le passé, cette élite se veut détentrice d’une autre vérité et opte pour un tout autre processus de justice transitoire, privilégiant une autre approche de la notion de responsabilité. Tribunaux publics et mise en avant de listes de responsables sont présentés comme une manifestation symbolique d’«une justice populaire» qui n’est pas sans rappeler le souvenir de ces «jugements» prononcés dans certaines facultés durant les années soixante. Mais si tout cela fleure bon son parfum idéologique soixante-huitard et demeure dans les limites de la représentation, il est inutile de l’écouter et de l’inscrire dans une nécessité collective de surmonter un certain passé décomposé dont les relents et les miasmes polluent l’air du temps présent. On l’a déjà  écrit ici même, le passé peut être entendu, et donc surmonté, à  travers la création authentique et talentueuse d’une certaine forme de fiction. Il ne s’agit pas de bidouiller deux ou trois romans et quelques films – comme l’on fait quelques-uns, histoire d’épouser l’air du temps et de faire son beurre sur la douleur des victimes. Dans son excellent ouvrage La mémoire, l’histoire, l’oubli, le philosophe français décédé en mai dernier, Paul RicÅ“ur, écrit: «Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement.» La vie passée n’est pas un inventaire qui se referme sur un bilan. C’est un travail à  la fois de réflexion et de méditation sur soi et à  travers les autres. Quant à  l’histoire d’une nation, elle ne se résume pas à  une époque, ni ne se détermine par rapport à  un gouvernant, quel qu’en soit le génie, bénéfique ou maléfique. Pour emprunter un terme qui ne figure pas dans notre culture religieuse – qui invoque plutôt le pardon -, il s’agit de tenter une forme de rédemption, par le biais de la création, de la fiction, mais aussi à  travers des signes forts de bonne gouvernance, afin d’accéder aux chemins de l’avenir et d’ouvrir les chantiers de la vie et de son recommencement. On est, là  encore, dans le cÅ“ur même de l’Å“uvre de Paul Ricoeur, qui a toujours combattu l’individualisme dans la pensée. Riche de sa longue et lourde expérience de la vie et de la philosophie, il a défendu un humanisme de l’action et de l’espoir. Pour l’écrivain et journaliste de Marianne Philippe Petit, Paul RicÅ“ur «n’a jamais séparé son désir de penser l’effort d’exister, de celui de comprendre la double face du pouvoir politique, à  la fois rationnel dans ses desseins et irrationnel dans son exercice.» Et puisqu’on parle d’exercice politique, on peut se demander pourquoi ceux qui mettent en avant l’expérience institutionnelle en Espagne, ne citent-ils pas la gestion d’un passé bien plus lourd et douloureux par les gens de ce pays ? On sait que le silence plein de fureur sur la tragédie humaine causée par le franquisme a vite été comblé par la fameuse movida et ses diverses manifestations sociétales et créations culturelles. Après, les subventions de l’Union européenne sont venues à  la rescousse, apportant développement et changement. Une nouvelle génération de dirigeants politiques est montée en puissance, alternant un Aznar et un Zapatero… Un autre pays est né d’une autre mémoire, ou de la même, mais revisitée. Mais toute ressemblance avec tout autre pays n’est que le fruit du hasard ou de la fiction. Alors concluons avec la lucidité teintée d’humour de RicÅ“ur: «La différence entre les jeunes et les vieux, c’est que les vieux ont beaucoup plus de souvenirs et beaucoup moins de mémoire»