Souffles ou la colère émancipatrice

au Maroc, dix ans après l’indépendance, la volonté d’en découdre avec la tradition et les langages convenus est venue de poètes, auxquels se sont ensuite adjoints des peintres. A la revue qui vit le jour fut donné le nom de Souffles. Des souffles qui furent tout sauf des murmures.

Un bain de jouvence avec des vieux et sans les jeunes ! La commémoration du cinquantenaire de Souffles organisée par la Fondation Laabi à la BNR les 7,8 et 9 avril a réussi cette gageure. Réactivant la machine à remonter le temps, elle a fait replonger dans ces années 60-70 lors desquelles les jeunesses du monde vibraient à l’unisson autour des mêmes utopies révolutionnaires. Parmi les participants, les cheveux blancs dominaient largement. Mais la lumière rallumée dans les regards par ce retour sur un passé fait d’engagements et de passion lissait les rides. Oubliés les déchirures, les luttes internes, le coût exorbitant payé pour avoir écrit et revendiqué le mot Liberté. Ne restait là que le souvenir de cette foi profonde et inébranlable en l’homme avec un grand H. De l’émotion à l’état pur. Mais pour la partager, pas ou presque pas de jeunes d’aujourd’hui aux côtés des jeunes d’hier. Comme souvent, malheureusement, quand la culture est convoquée.

Pour clore ce grand moment, il fallait un Grand. Ce fut Adonis, l’un des plus illustres poètes arabes vivants. Du haut de ses 86 ans, le rebelle à la crinière enneigée apporta la touche d’émotion finale en venant en personne déclamer ses vers lors du concert festif donné en clôture de l’événement. Un bouquet poétique magnifique reçu comme un beau présent par le public.

Pendant deux jours donc, à la Bibliothèque nationale du Royaume, fondateurs, chercheurs, universitaires et compagnons de route de Souffles se sont penchés sur l’aventure de cette revue littéraire et politique qui marqua son époque. Une époque difficile, placée sous le sceau de l’état d’exception mais, dans le même temps, une période exceptionnelle par ses engagements et ses luttes. Au Maroc, dix ans après l’indépendance, la volonté d’en découdre avec la tradition et les langages convenus est venue de poètes, auxquels se sont ensuite adjoints des peintres. A la revue qui vit le jour fut donné le nom de Souffles. Des souffles qui furent tout sauf des murmures. Ils furent cris, grondements, tremblements de terre dans le champ culturel marocain. Revendiquant la rupture aux niveaux littéraire et artistique comme idéologique et politique, Souffles s’est donné l’ambition de réinventer une autre langue, celle de ses créateurs, poètes, écrivains comme artistes. Un autre monde aussi et un autre Maroc à l’identité plurielle affirmée et aux institutions libres et démocratiques. Ce faisant, Souffles a introduit une dynamique poétique, littéraire et artistique sans précédent, mettant le pied à l’étrier à ceux qui deviendront les grandes figures de la littérature et de l’art contemporains marocains.

Avec cette commémoration, le poète Abdellatif Laabi qui créa (avec Mustapha Nissaboury et Mohamed Khaïreddine) et dirigea Souffles jusqu’à son arrestation en 1972, s’est fixé comme objectif principal la transmission. Que cette aventure inscrite dans la rupture et qui, outre que de donner à la littérature marocaine certains de ses plus beaux textes, participa de l’individuation de l’être marocain, soit connue dans sa genèse et ses finalités par la génération actuelle. Que celle-ci puisse apprendre de ses combats, qu’elle s’imprègne de son esprit émancipateur. Las ! Ne furent présents en grand nombre que ceux qui, déjà, étaient au fait de cette histoire pour en avoir été les contemporains. Aussi, s’il est un combat essentiel que la Fondation Laabi se doit effectivement de mener, c’est celui de secouer l’inertie par rapport à la chose culturelle dans laquelle s’enlise la jeunesse actuelle. C’est à ce mal sournois qu’il lui faut s’attaquer pour amener les jeunes à se pencher sur les pages de leur histoire, non plus seulement sur celles vieilles de quatorze siècles mais sur celles, pas encore jaunies, des cinquante dernières années. Elle leur permettra ainsi de découvrir que la soif de dignité de leurs aînés n’était pas moindre à celle qui est la leur, que la colère face aux injustices et aux dénis de droit fut tout aussi grande hier. Que ces «vieux» qui sont leurs parents et grands-parents furent tout aussi éminemment radicaux dans leurs choix et dans leurs rêves à cette différence majeure que  cette radicalité était habitée par l’espérance. L’espérance en un monde meilleur et la foi en la capacité des hommes à pouvoir enfanter celui-ci. La génération Souffles a engagé toutes ses forces dans une marche pour l’humanité. Aujourd’hui, c’est l’inhumanité qui s’offre comme horizon de pensée aux plus jeunes. D’où l’urgence du travail de mémoire à entreprendre, s’agissant de l’expérience Souffles comme de toutes les autres, individuelles, qui avaient pour point commun le combat pour la liberté et la dignité humaine.