Sortir de l’invective

Par les temps qui courent, il y a franchement pire ! Pour faire avancer le dossier de la question des femmes et, au-delà , du projet sociétal global, il serait donc bon de ramener le combat sur le seul terrain des idées. Tout le monde y gagnerait, les femmes en premier

La présence en force des leaders de l’opposition au premier rang de la marche des femmes du 8 Mars a été diversement appréciée. Si pour le collectif «Démocratie et parité», organisateur de la manifestation qui a réuni des milliers de personnes à Rabat lors de la journée internationale de la femme, cette participation ne reflétait que le partage d’idées sur la condition des Marocaines, d’autres y auront clairement lu l’expression d’une instrumentalisation politique de la cause des femmes. Il est en effet difficile, même avec toute la bonne volonté du monde, de voir des chantres du féminisme dans les secrétariats généraux de l’USFP et de l’Istiqlal qui ont défilé tout sourire en tête de cortège. Mais, à la guerre comme à la guerre, quand les intérêts convergent, pourquoi la coalition organisatrice se serait-elle privée du soutien de formations politiques dont la logistique pouvait contribuer au succès de la manifestation ? Pour son crédit, et celui des femmes qu’elle représente, cette dernière ne pouvait se permettre le risque de se retrouver à «200» comme l’auraient espéré certains politiciens avec lesquels les relations se sont détériorées au point où l’injure l’emporte sur le débat d’idées. Récupération politique, il y a eu, indiscutablement, mais dans une équation inversée et au bénéfice de la question féminine. Ce sont en effet les féministes qui ont instrumentalisé une opposition en perte de vitesse et à la recherche d’une cause porteuse pour se refaire une virginité. Maintenant, la problématique fondamentale est ailleurs. Elle est dans la régression sociétale profonde qui nous menace et dont la condition faite aux femmes est l’une des expressions majeures.

Sorties machistes répétées du chef du gouvernement, croissance continue du mariage des mineures que la réforme de la Moudouwana était pourtant censée limiter, phénomène alarmant des violences faites aux femmes, explosion du chômage et de la précarité féminine, les indicateurs sont au rouge, ce qui n’est pas pour étonner. L’arrivée à la tête de l’Exécutif du PJD a mis un frein à la dynamique engagée par les précédents gouvernements même si l’actuel, après n’avoir compté qu’une femme ministre dans sa première mouture, a fini par augmenter le nombre à six actuellement. Comme quoi la mobilisation sans relâche des activistes marocaines porte ses fruits. Maintenant, soyons honnête, si le chômage et la précarité des femmes flambent, si les violences à leur égard s’accroissent, ce n’est pas le fait de la seule présence d’islamistes au pouvoir. Car, pour dire les choses encore plus franchement, entre le «logiciel» sur lequel fonctionne Benkirane et celui de la grande majorité des leaders et hommes politiques de l’opposition comme de la majorité, la différence est tenue. Les femmes le savent, ils pensent à peu près tous pareil, à quelques exceptions près, et c’est là notre drame. Aussi est-ce à l’échelon politique global que la prise de conscience de l’urgence d’un projet sociétal construit sur l’égalité des sexes doit se faire. Car l’égalité des sexes induit le respect de l’autre et l’acceptation de la différence, ces valeurs de base sur lesquelles se construit une société démocratique où le droit régule la violence. Si plusieurs facteurs contribuent à la prolifération du cancer djihadiste, le fondamentalisme dit islamique construit sur le mythe du retour aux sources à travers une lecture littérale des textes religieux en a nourri le terreau.

En ce sens, le mouvement dit islamiste doit faire son examen de conscience et réviser ses fondamentaux. Car l’enfant monstrueux auquel, même à son corps défendant, il a contribué à donner naissance, ne peut que faire horreur à toute personne sensée, fût-elle fondamentaliste. Malgré les bugs, notamment sur les femmes, l’expérience du pouvoir par le PJD pourrait s’avérer positive si elle venait à déboucher sur la transformation de cette formation en parti de musulmans démocrates, à l’instar des chrétiens démocrates européens. Et cela n’est pas du domaine de l’impossible. Quand un Saad-Eddine El Othmani se prononce sur un assouplissement de la loi sur l’avortement alors même qu’un El Ouardi (socialiste !) vire de son poste de médecin-chef le Dr Chraïbi, plus farouche dénonciateur marocain de l’avortement clandestin, on se dit que les lignes bougent. La gravité de la situation sécuritaire actuelle, tant sur le plan national qu’international, ne nous permet plus de nous perdre dans des invectives stériles. Il faut se réinscrire dans des démarches constructives. Qu’on le veuille ou non, même après trois ans d’exercice du pouvoir, Abdelillah Benkirane conserve une réelle popularité. S’il est foncièrement machiste, il n’en est pas pour autant un «obscurantiste». Par les temps qui courent, il y a franchement pire ! Pour faire avancer le dossier de la question des femmes et, au-delà, du projet sociétal global, il serait donc bon de ramener le combat sur le seul terrain des idées. Tout le monde y gagnerait, les femmes en premier n