Songe climatisé à  Roissy

Dans un bistrot du quartier, trois piliers de comptoir commentent le match France-Maroc : «Ah les petits Marocains, ils ont failli mettre la pà¢tée aux Bleus…», dit l’un. «Ouais, mais, dit l’autre, t’as vu l’entraîneur, il est Français non ? T’avais pas des Marocains comme ça quand il était pas là .» Comment ne pas penser à  cette phrase de Jean-François Revel : «Depuis le temps que la France ‘‘rayonne », je me demande comment le monde entier n’est pas mort d’insolation.»

J’ai souvent tenu pour vaine la recherche d’une valise perdue lors d’un changement de vol entre deux aéroports. Mais voilà  que là -bas, dans un pays à  l’échelle d’une ville – sous un ciel bas et lourd, quelque chose comme Luxembourg – le bagage restitué vous procure la satisfaction quasi enfantine d’un jouet perdu et retrouvé. Heureux les voyageurs sans bagages, car ils n’ont que leurs rêves à  trimbaler sur les routes, les chemins et les fuseaux horaires qui mènent aux pays inconnus sur la terre des hommes !

Il est des endroits dans des mégapoles o๠la vie tient du songe climatisé. L’aéroport de Roissy à  Paris, auquel on a donné – sans doute plus pour son gigantisme que pour son humanité – le nom du général Charles de Gaulle, est de ceux-là . Ce matin-là , une silhouette emmitouflée dans une robe de moine bouddhiste safran et or se faufile dans un terminal bondé de voyageurs pressés. Poussant un chariot chargé de plusieurs bagages tout en cherchant dans un jeu de cartes de crédit, le fils du philosophe-journaliste Jean-François Revel (Ricard), Matthieu Ricard, semble perplexe devant l’écran géant et lumineux des départs et arrivées. Il s’approche d’une employée de l’aéroport qui lui indique une autre direction. S’est-il trompé de terminal, ce mot horrible synonyme d’une vaste zone aux parcours indéchiffrables ? C’est un vaste labyrinthe semé de petits couloirs tracés de cordons jaunes fluo menant vers un nulle-part angoissant o๠le regard ne s’accroche qu’aux seuls mots «Exit» et «Correspondances». Cette apparition d’un biologiste français converti au bouddhisme tibétain dans un étrange espace de partance est une épiphanie qui adoucit l’air aseptisé du coin. Mais, plus étrange encore est l’accoutrement léger et les bras nus du moine tibétain alors que tous ceux qui dévalent de l’extérieur sont frigorifiés. Et de voir ce bouddhiste convaincu et pragmatique – auteur d’un excellent livre sous forme de conversation avec son philosophe de père (Le moine et le philosophe) sortir toutes ses cartes de crédit et fouiller dans un sac porté en bandoulière pour en sortir un téléphone portable fait réfléchir à  cette… comment dire ? religion ? philosophie ? ou métaphysique ? On pense à  cette phrase de son père, Revel, aujourd’hui décédé, qui était un grand pourfendeur des idéologies et des croyances : «L’utopie n’est astreinte à  aucune obligation de résultat. Sa seule fonction est de permettre à  ses adeptes de condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas.» Ce matin-là  à  Roissy, on ne sait si le fils est dans la pensée occidentale appliquée à  celle de l’Orient ou le contraire. Peut-être est-il entre le renoncement à  l’une et la quête de plénitude de l’autre. Tous les voyageurs en partance qui errent dans ce purgatoire nommé Terminal sont dans cet entre-deux aussi étrange qu’étranger.

Mais Paris la veille et l’avant-veille, c’était aussi pour le voyageur de passage sinon l’enfer du moins la galère. Ce mot a d’ailleurs été répété plusieurs fois par les présentateurs de télé de quasiment toutes les chaà®nes. Même l’imagination est en grève. Le point culminant a été atteint probablement le jour o๠les mamans se sont retrouvées sans métro avec des enfants sans écoles. La grève des enseignants a poussé par une température glaciale une progéniture nombreuse dans les squares et les bacs à  sable humides. Récalcitrants ou hyperactifs, des enfants sont gardés par des grands-parents ronchons, plus ou moins disponibles ou des proches désÅ“uvrés sinon au chômage. On sentait le manque d’habitude en matière de gardiennage. Pendant ce temps-là , les mamans arpentent le bitume ou pédalent sur des vélos à  louer. C’est Paris et on dirait Pékin au temps de la révolution culturelle. Le soir, au supermarché de ce quartier bigarré du sud de Paris, quelques mamans récupèrent auprès de leurs proches des enfants qui sentent la gaufre et la frite de Mc Do.

Ce matin frisquet dans un bistrot du quartier, trois piliers de comptoir, qui ne sont pas perturbés outre mesure par «la galère» des usagers des transports, commentent le match amical France-Maroc : «Ah les petits Marocains, ils ont failli mettre la pâtée aux Bleus…», dit l’un. «Ouais, mais, dit l’autre, t’as vu l’entraà®neur, hein ? il est Français non ? T’avais pas des Marocains comme ça quand il était pas là .» Comment ne pas penser à  cette phrase du père de notre moine bouddhiste, Jean-François Revel : «Depuis le temps que la France ‘‘rayonne », je me demande comment le monde entier n’est pas mort d’insolation.»