Solitude, quand tu nous tiens

Le «métro, boulot, dodo» longtemps propre aux Occidentaux devient le quotidien de l’habitant de la métropole économique. Ce dernier ne peut plus, faute de temps, cultiver ses relations sociales de la même manière que par le passé, par des visites fréquentes à  la famille et aux amis. Du coup, ses liens avec les proches se distendent. Et, lors des fêtes, comme s’il ne suffisait pas de ne pas se voir et qu’on pouvait aussi ne plus se parler, se contente d’envoyer par SMS un petit texto impersonnel à  l’ensemble de la liste de ses contacts.

On n’en parle pas assez mais ses ravages sont colossaux. J’ai nommé la solitude, cette solitude dont le mode de vie moderne est grand producteur sous  l’effet de facteurs tels que l’urbanisation à outrance et l’éclatement de la famille. Alors oui, bien sûr, avec les NTC, on n’a jamais autant été relié les uns aux autres. Mais cette hyperconnexion ne peut faire illusion. Si les liens virtuels se multiplient, ils ne compensent pas la perte grandissante de proximité affective et amicale qui affecte de plus en plus de personnes de par le monde. En Occident où on a la manie des études tous azimuts, des enquêtes de terrain alertent régulièrement sur sa progression. Quelques exemples. Il y a quelques années, une étude publiée par une fondation britannique (Mental Health Fondation) indiquait que 53% des sujets de Sa Majesté la Reine avaient signalé des épisodes de déprime pour cause de solitude. D’après le magazine Newsweek, la solitude rongerait trois fois plus d’Américains de nos jours qu’il y a vingt ans. Concernant le Japon, des médias évoquent «une crise nationale» de la solitude en raison de l’allongement de la durée de vie. Plus proche de nous, en France et selon les résultats d’une enquête de la Fondation de France révélés en début de semaine, un Français sur huit souffrirait de solitude. De quatre millions en 2010, on est passé à cinq millions en 2014, soit en l’espace de quatre ans, de personnes sans aucune relation sociale dans l’Hexagone. Les auteurs de l’étude insistent sur «l’affaiblissement des grands réseaux de proximité» (familial, professionnel, amical, de voisinage ou autour de centres d’intérêt): quatre Français sur dix n’ont pas de contact avec leur famille au-delà de quelques rencontres annuelles (39% en 2014 contre 33% en 2010), un sur quatre n’a pas de relations amicales soutenues (25% en 2014 contre 21% en 2010) et près de quatre sur dix n’ont pas ou peu de contacts avec leurs voisins (36% contre 31%). Sans surprise, les personnes âgées sont les premières concernées par cette montée de la solitude ; une sur quatre est désormais seule (27% en 2014 contre 16% en 2010). Mais, fait nouveau, même les plus jeunes ne sont plus épargnés. Ainsi, relève l’étude, le phénomène s’est également aggravé au niveau de cette  tranche déjà, touchant désormais les 18-29 ans «jusque-là préservés».

Qu’en est-il maintenant du Maroc ? Hormis, en 2008, une étude (la première du genre) du HCP centrée sur les personnes âgées et révélant la solitude dont elles étaient de plus en plus nombreuses à être frappées en dépit de l’image d’Epinal d’un pays qui choie ses vieux, nous ne disposons pas d’outils statistiques pour prendre la mesure du phénomène à l’échelle nationale. Tout porte à croire cependant que, pas moins que les autres, celui-ci ne nous épargne pas, surtout dans les grandes villes. Il serait tout particulièrement intéressant pour les sociologues de se pencher sur son incidence à Casablanca. Les problèmes de circulation qui, en l’espace de quelques années, ont pris des proportions kafkaïennes, en réduisant la mobilité des habitants, affectent directement leurs relations sociales. Le «métro, boulot, dodo» longtemps propre aux Occidentaux devient le quotidien de l’habitant de la métropole économique. Ce dernier ne peut plus, faute de temps, cultiver ses relations sociales de la même manière que par le passé, par des visites fréquentes à la famille et aux amis. Du coup, ses liens avec les proches se distendent. Et, lors des fêtes, comme s’il ne suffisait pas de ne pas se voir et qu’on pouvait aussi ne plus se parler, se contente d’envoyer par SMS un petit texto impersonnel à l’ensemble de la liste de ses contacts. Quant aux plus jeunes, même ensemble, ils ont le nez collé à leur smartphone, ne communiquant plus que par écran interposé. Qu’est-ce que tout cela nous donne-t-il ? Des gens qui ne savent plus être ensemble, qui ne savent plus se parler, communiquer, échanger, se donner de l’affection et de l’amitié les uns les autres. Qui s’assèchent donc et se replient sur eux-mêmes. Une humanité autiste, voilà ce que le modernisme (et non la modernité), quand on n’y met pas les garde-fous nécessaires, fabrique. Parce qu’elle déshumanise, la solitude tue aussi sûrement que la faim et la soif. Les antidotes, pourtant, existent. Ils demandent juste à être réinventés.