Société des Gens de Lettres et de Foot

Voilà  que l’on cherche à  restituer au foot une valeur culturelle. Le signal nous est venu de Berlin qui accueillera le Mondial 2006, où un séminaire a été organisé sur le football et la littérature. Rien que pour ça, on peut dire merci au foot d’avoir permis aux lettres de figurer dans ces espaces où tout est calcul, classement et montants de transferts.

«C’est sur le terrain de football et au théâtre qu’Albert Camus a appris sa «moralité». C’est un des propos de la fille du philosophe, écrivain, journaliste et dramaturge, Catherine Camus, après la publication, il y a dix ans, du livre posthume de son père : Le premier homme. A l’heure des clubs cotés en Bourse, des OPA inamicales sur des stars du ballon ; à  l’heure donc, même chez nous, de ces footballeurs gominés que l’on voit plus marquer des points sur des portables que des buts dans des filets sur les terrains de foot, on a envie de pousser un soupir. Aujourd’hui, le football est un business et par ailleurs un sport. Sa loi fondamentale, scrupuleusement respectée par les pratiquants dans le moindre terrain vague partout à  travers le monde, est régie par l’association la plus puissante de la planète. On a déjà  tout dit sur les enjeux économiques, politiques et sociaux de ce sport intronisé roi de toutes les disciplines sportives. Mais voilà  que l’on cherche à  lui restituer une valeur culturelle, sinon morale évoquée par la fille de Camus à  propos de l’itinéraire philosophique et éthique de son père. Le signal nous est venu de Berlin, la ville qui accueillera, l’été prochain, la plus grande compétition planétaire à  l’occasion du Mondial 2006, o๠un séminaire a été organisé, il y a quelques jours, sur le football et la littérature. Des pages sportives de certains journaux, très peu portées sur les choses de la culture, se sont fait l’écho de cette manifestation. Rien que pour ça, on peut dire merci au foot d’avoir permis aux lettres de figurer dans ces espaces o๠tout est classement et montants de transferts. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce jeu mythique qui a su faire de onze garçons, cheveux au vent et balle au pied, les preux chevaliers de nos rêves les plus fous. Mais là  aussi on a tout dit sur la magie du foot. Et voilà  donc que les stratèges de la balle ronde, qui ne perdent jamais le Nord, veulent donner un supplément d’âme au foot à  travers la littérature. Ce qu’ils oublient ou ignorent, c’est que des écrivains prestigieux et autres intellectuels et cinéastes d’envergure n’ont pas attendu 2006 pour dire le bonheur du footeux qu’ils étaient. Camus, mais aussi Montherlant, Anouilh, le Russe Andre௠Makine, André Maurois et le génial Louis-Ferdinand Céline qui avait écrit ce succulent aveu : «J’ai la bonne place au football, le terrain des buts… à‡a me permet de réfléchir».

C’est sans doute parce que les organisateurs du Mondial pensent que les intellectuels sont tous des «anti-footeux» déclarés, comme le furent les idéologues qui se shootaient aux dogmes durs en déclarant que le foot et la religion sont l’opium du peuple. Lorsqu’on voit l’avenir de ces deux pratiques décriées par les gauchistes d’hier, on a envie de botter en touche pour rigoler un bon coup avant de reprendre le match. Mais ce geste est interdit par les règles de la FIFA.

Revenons alors à  la littérature. Le séminaire de Berlin sur le foot et la littérature a réuni des écrivains et des poètes plus ou moins connus, mais qui n’ont ni le talent de ceux d’antan, ni la hauteur de la réflexion qui va avec. L’agence AFP, qui a diffusé un long compte-rendu de cette manifestation, cite l’inévitable écrivaine (écri-vaine ?) franco-camerounaise, Calixte Beyala, qui est de tous les plateaux de télé, o๠elle donne son avis sur tout et sur rien tout en signant des pétitions contre tout et rien : «Moi-même, dit-elle, je suis une grande supportrice des Lions indomptables. Mais pendant que les gens se passionnent pour leurs exploits, ils pensent moins à  leurs problèmes quotidiens, et le pouvoir en profite. C’est toute l’ambiguà¯té du football». Bon, ce n’est pas du Camus mais ce n’est pas la seule intervention du même tonneau citée par l’AFP. D’autres auteurs y sont allés de leurs petites phrases puisées dans l’almanach de l’anti-football le plus primaire, tel un certain Victor Erofeev, écrivain russe de son état, lequel, après avoir dit pis que pendre sur le foot, avoua dans un style flatulent qu’il a connu tout de même un «moment de poésie» après une rencontre entre Liverpool et AC Milan à  Istanbul : «Quand Liverpool était menée 3 à  0 à  la mi-temps, les fans anglais déchiraient leurs vêtements, c’était du Shakespeare (sic), une tragédie nationale». Bon, là  encore, ce n’est pas du Céline et les organisateurs de ce type de séminaires seraient mieux inspirés d’inviter des gens de lettres qui disent des trucs intelligents s’ils veulent réconcilier foot et littérature. Mais laissons la balle à  Camus, philosophe et gardien de but, membre éminent et immortel de l’honorable S.G.L.F (Société des Gens de Lettres et de Foot) : «Tout ce que je sais de plus sûr à  propos de la moralité et des obligations des hommes, c’est au football que je le dois».