Société civile et compagnie mobile

Avec les Américains «on parle peu de concepts vagues comme le développement,
et beaucoup de pratique comme le commerce».

Dans son hilarant Dictionnaire des idées reçues Flaubert écrivait déjà à la moitié du XIXe siècle: «Libre-échange. Cause des souffrances du commerce.» On peut en sourire aujourd’hui lorsqu’on lit tout ce qui s’écrit sur le fameux accord de libre-échange que le Maroc s’apprête à signer avec les Etats-Unis. Ou plutôt tout ce qui ne s’écrit pas faute de plus amples informations sur le contenu et les détails de cet accord. On laissera donc aux gens qui sont au parfum des choses de l’économie et du développement le soin de tirer des plans sur la comète, pour nous arrêter sur ceux qui ont reçu quelques coups de gourdin de la part de la Compagnie mobile d’intervention (CMI) et non de la World Company comme on pouvait le craindre. Mais auparavant et s’agissant du mot «développement» que nous mettons à toutes les sauces depuis les bancs de la fac jusqu’à la moindre inauguration d’un hammam et autres pierres posées pour des projets improbables, il est utile de citer le propos de cet industriel marocain du textile rapporté par un quotidien et qui précise qu’avec les Américains «on parle peu de concepts vagues comme le développement, et beaucoup de pratique comme le commerce.» Il paraît que cet industriel fait partie de la délégation qui négocie avec nos futures partenaires d’outre-Atlantique. Bonjour les débats! et fondu enchaîné, si j’ose dire, pour retrouver les cinéastes, artistes et membres actifs de la Société civile matraqués par les non moins actifs membres de la Compagnie mobile d’intervention. La scène avait quelque chose de déjà vu ailleurs, à d’autres époques : un mélange de Mai 68 et de rassemblement altermondialiste à la José Bové. Sommes -nous entrés de plain-pied dans cette modernité que nous avons tant appelée de nos vœux ? Seul le vent connaît la réponse, comme dirait ce cher Bob Dylan. En tous les cas, cette «grosse bavure», comme la qualifie le titre d’une tribune libre du réalisateur de Mektoub, Nabyl Ayouch, a mis de l’animation dans le débat sur cet accord. Certes, on ne peut que dénoncer le fait que l’auteur de Ali Zaoua fut contraint de goûter aux techniques de la formation de l’identité marocaine à l’ancienne – qui vont de la falaqa dans le m’sid, à la tayara dans certaines officines entre deux cours à la fac, en passant par de longs séjours de villégiature dans le grand sud- mais force est de constater que la mobilisation de ce qu’on appelle la société civile sur le volet culturel, notamment, a été bien molle et bien mal embouchée au regard des objectifs visés et des enjeux en cours. Date historique pour Nabyl, comme il l’a précisé, il restera sans doute quelque chose de cette bavure ; mais souhaitons à ceux qui ont gardé leur sens de l’humour de ne voir dans cet épisode navrant qu’un sujet pour rire et pour comprendre car, comme l’écrivait Flaubert à sa copine Louise Collet le 3 mars 1854, «c’est quelque chose le rire : c’est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie».
On a commencé par Flaubert, on continuera avec l’auteur de Madame Bovary qui écrivit, toujours à madame Collet, le 24 avril 1852, soit un siècle et deux ans avant le matraquage des artistes par la CMI : «Demander des oranges aux pommiers est une maladie commune». Pas claire la citation ? Demandez aux exportateurs d’agrumes marocains qui négocient avec les Amerloques s’ils savent ce qu’ils négocient. Mais au fait, que veut dire libre-échange ? N’y aurait-il pas un mot de trop ? De prime abord, ce n’est pas le second mot qui fait sourire lorsqu’on examine le volume et la qualité des échanges entre une puissance et un pays en développement. Et d’ailleurs, pour renchérir sur ce que disait le monsieur du textile et membre de la délégation des négociateurs marocains, la notion de développement pour certains Américains est une vieille lune européenne teintée du paternalisme et de la culpabilité des anciennes puissances colonisatrices. De plus, elle comporte une connotation sociale, sinon socialiste, voire, par les temps qui courent, une dimension fondamentaliste. C’est vous dire si chez ces gens-là, monsieur, on croit aux vertus du commerce avec les gens bien car tout est à vendre et à acheter, en attendant que ceux de l’axe du Mal, selon la nouvelle boussole de la morale mondialisée, se mettent à niveau et au garde-à vous.
Et à part ça ? Eh bien pour rester dans le garde-à-vous, vous avez tous suivi dans la presse les péripéties de ces sept députés dans un aéroport de l’Etat de l’Oregon au pays des merveilles. Faut-il en rire ou en pleurer ? On ne sait, car c’est comme ces contes pour enfants, genre Blanche Maison et les sept dépités, où l’on s’évertue à trouver une morale à une histoire qui en est dépourvue