S’occuper des gens, non les mépriser

La classe politique a un gros complexe : celui de la technocratie,
elle en oublie de faire de la politique. A moins que cela ne soit
plus grave, car cette aphonie face au public peut très bien cacher
le plus vil des sentiments : le mépris.

Au Maroc, la définition la plus courante de la politique est celle qui l’identifie comme l’art du possible. Ce n’est pas celle que je préfère. Je lui substituerais volontiers la définition suivante: «Faire de la politique, c’est s’occuper des gens». Elle n’est ni populiste ni superficielle. Si l’homme politique doit avoir une certaine stature, s’élever par une vision prospective, il doit avoir sans cesse à l’esprit qu’in fine ses décisions se traduisent dans la vie courante de ses administrés, des gens.
Si l’on adopte cette définition, il est clair que son collaire est que l’homme politique doit continuellement expliquer son action, à ces mêmes gens dont il décide du sort au nom d’un contrat appelé suffrage universel.
Nonobstant toutes les remarques faites et à faire sur la qualité du personnel politique au Maroc, il est à noter que l’une des déficiences essentielles est justement la communication. Les lois débattues au Parlement ne sont jamais expliquées aux citoyens auxquels elles vont s’appliquer.
Rappelez-vous l’AMO. Le gouvernement Youssoufi nous l’avait vendue avec un slogan aguichant, «L’accès aux soins pour tous». A l’arrivée, c’est un texte de comptable qui ne satisfait personne, inintelligible pour le plus grand nombre et soupçonné d’être inapplicable. Qui peut aujourd’hui, en termes simples, expliquer en quoi c’est un acquis, pour qui, quelles sont les modalités de son fonctionnement… Comment le salarié agricole de Biougra peut s’intéresser à une loi qu’on lui présente comme une réorganisation d’entreprise, comment les partis politiques de la majorité peuvent-ils en tirer électoralement profit s’ils ne l’expliquent pas ?
Les lois sur le commerce, la douane, les impôts sont souvent discutées avec le patronat, jamais avec le citoyen.
Or, politiquement, il est habile de jouer l’intérêt du consommateur. Les patrons ont cette intelligence. A chaque fois qu’un pan de l’économie rentière est secoué, ils ressortent la menace sur l’emploi. Dans l’opinion publique, ils réussissent un tour de force digne du respect : ouvriers et chômeurs les soutiennent quand ils défendent le profit !
La classe politique a un gros complexe : celui de la technocratie, elle en oublie de faire de la politique. A moins que cela ne soit plus grave, car cette aphonie face au public peut très bien cacher le plus vil des sentiments : le mépris.
N’est-ce pas mépriser le petit peuple que de croire qu’il est incapable de comprendre? N’est-ce pas mépriser le peuple que de lui parler dans un jargon techniciste de l’école où il met ses enfants, des hôpitaux censés le soigner ou de sa retraite fortement compromise ? N’est-ce pas là une raison essentielle de la désaffection des citoyens pour la chose publique ?
Un ex-ministre me disait un jour : «L’Administration sait se comporter avec les élus. Dans tout projet de loi, il faut mettre un préambule reprenant leur phraséologie, ensuite il faut passer à la technique et là ils ne discutent plus». Apparemment, c’est imparable, sinon qu’est-ce qui expliquerait que des textes de nature nécessairement conflictuelle sont adoptés à l’unanimité par les rares députés présents ? Combien de textes consensuels ont dû affronter ensuite un tollé des concernés ? Une bonne dizaine.
Certains ont d’ailleurs été amendés quelques années après. Si nos politiques n’expliquent pas leurs faits et gestes, alors ils cèdent la place au vrai populisme. La «grande politique» n’a de valeur que quand ces gens sentent que leurs problèmes, leur vécu sont pris en charge. Sinon ils s’abstiennent ou votent brun. C’est valable partout dans le monde, il n’y a aucune spécifité là-dedans .