Sincère considération

Au bas de cette lettre que je viens de recevoir, mon correspondant, vieux jeu, se croit obligé de m’assurer de sa « sincère considération ».

Au bas de cette lettre que je viens de recevoir, mon correspondant, vieux jeu, se croit obligé de m’assurer de sa «sincère considération». Il y aurait donc, me demandé-je, des considérations sincères et des considérations insincères, des condoléances sincères et d’autres qui le sont moins, des salutations sincères par opposition à des salutations feintes… A moins que le qualificatif ne soit plus qu’une coquille vide, à force d’être mis à toutes les sauces du rituel social.

D’après le dictionnaire, le latin «sincerus» veut dire «pur, intact, naturel, non altéré, non corrompu, non fardé». C’est beaucoup demander, car on n’est jamais entièrement ce qu’on est.

On est toujours double, sinon multiple. Et la comédie que l’on se joue, dans la fameuse pénombre du «quant-à-soi» dépasse en roublardise la comédie sociale. Dans ces conditions, que signifie la formule «sincèrement vôtre», alors qu’on est très équivoque au trop indécis à l’intérieur de soi ? «Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu’ils sont, juge Montesquieu. Comme ils n’aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu’au travers de l’amour-propre, qui embellit tout, ils sont toujours d’eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.» En d’autres termes, la sincérité à l’égard de soi relève de l’illusion. Envers autrui, elle entraînerait un désastre.

Aussi, ensevelit-on la vérité sous les maximes d’une politesse fausse, afin de ne pas défaire le lien avec le prochain, et agrémente-t-on la duperie d’un accent de sincérité pour mieux la faire passer. Sincèrement vôtre.