Si rien n’est fait

Ce n’est pas seulement l’eau qu’il nous faut réapprendre à  économiser, à  ne pas gaspiller, ce sont toutes ces valeurs de compassion, de solidarité, d’empathie, de don de soi, etc. qu’il faut cesser de jeter par-dessus l’épaule, obnubilés que nous sommes par le miroir aux alouettes de la «réussite» sociale mesurée à  l’aune des biens matériels

Sur le front du climat, les prévisions sont si mauvaises que même le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, s’est fendu d’un «on ne peut pas se payer le luxe d’attendre». Son pays, faut-il le souligner, comptant avec la Chine parmi les plus grands pollueurs de la planète. Outre le dernier rapport, très alarmiste, rendu par les experts du GIEC (1), même la NASA a été de sa sonnette d’alarme à travers une étude sponsorisée par ses soins. Ainsi, les scientifiques qui ont travaillé dessus ne prédisent rien de moins comme conséquence ultime du changement climatique que la fin de la civilisation ! Entendez par là la fin du mode de vie actuel qui, sous l’effet de la mondialisation, s’est étendu de l’Occident à l’ensemble de la planète. Mode de vie qui, à force de surconsommation, laisse la planète de plus en plus exsangue.

En tant que Marocains, nous sommes d’autant plus concernés par la problématique climatique que notre pays est classé parmi les régions du monde appelées à connaître un stress hydrique majeur dans un avenir très proche. Très proche car il s’agirait de l’horizon 2025-2030. Dans juste deux à trois décennies, si la gestion et l’approvisionnement en eau ne sont pas revus en conséquence, le Maroc risque la sécheresse. A cette date et selon les déclarations récentes de Charafat Afilal, la demande en eau atteindra 16,7 milliards de m3 contre 13,7 milliards aujourd’hui. Or la disponibilité actuelle en eau à la consommation est de 720 m3, en deçà déjà du seuil de stress hydrique défini à 1000 m3 d’eau par habitant. A titre de comparaison, dans les années 70, on était à 1700 m3. Si la tendance baissière devait continuer, on atteindrait en 2025 le seuil de 500 m3, seuil défini par les experts comme dangereux. Cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes fait plancher sur toutes les options pour augmenter les sources d’approvisionnement. La stratégie nationale mise en place prévoit tant la construction de barrages que le dessalement de l’eau de mer. Or, pour ce qui est de celui-ci, l’option la plus économique est nucléaire. Cette option, dont le choix conduirait à la construction de centrales nucléaires au Maroc, est officiellement à l’étude à travers le CRED (2). Après l’accident de Fukushima, nombre de pays occidentaux se sont engagés dans la voie de la dénucléarisation. Or, pour résoudre le problème d’eau, le Maroc réfléchirait à prendre le chemin inverse. Au risque de troquer un danger contre un autre, aux conséquences encore plus incalculables. Un choix véritablement cornélien qui nécessiterait, s’il venait à se concrétiser, l’ouverture d’un débat national. Maintenant, à côté de la réflexion sur les moyens à mettre en place pour augmenter les sources d’approvisionnement en eau, une autre, tout aussi majeure, s’impose ; celle d’une meilleure gestion des ressources existantes par une limitation des perditions mais également par une réduction de la consommation. On touche là au cœur de la problématique climatique, qu’il s’agisse de l’eau ou des autres ressources naturelles. Tous les experts s’accordent sur ce point : on ne pourra pas limiter le réchauffement climatique sans un changement majeur dans notre manière de consommer. Les scientifiques auteurs de l’étude sponsorisée par la NASA ont planché sur les causes de la disparition de grandes civilisations comme celle des Mayas ou de l’Empire romain. Ils ont constaté qu’une série de facteurs liés entre eux se trouvaient à l’origine de ces déclins civilisationnels, parmi lesquels le climat, la population, l’eau, l’agriculture ou encore l’énergie. Et leur conclusion finale mérite qu’on la médite puisqu’ils estiment que ces civilisations ont disparu «à cause de l’aveuglement des élites qui, jusqu’au bout, se croyaient protégés et ont refusé de réformer leur système du vivre-ensemble».  

La mauvaise gestion des ressources naturelles et une répartition inégalitaire des richesses sont en train de précipiter la planète contre le mur. A l’échelle du Maroc, les clignotants sont au rouge dans de nombreux domaines. Le mal-être social se touche du doigt. Les liens entre les individus se distendent. Si l’économique est important, il n’est pas le seul à être en jeu. Même dans les couches privilégiées, le malaise est palpable. L’appât du gain et la logique de la consommation prennent le dessus sur les fondamentaux de ce «vivre-ensemble» auquel il est fait référence plus haut. Ce n’est pas seulement l’eau qu’il nous faut réapprendre à économiser, à ne pas gaspiller, ce sont toutes ces valeurs de compassion, de solidarité, d’empathie, de don de soi, etc. qu’il faut cesser de jeter par-dessus l’épaule, obnubilés que nous sommes par le miroir aux alouettes de la «réussite» sociale mesurée à l’aune des biens matériels.

(1) Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.

(2) Comité de réflexion sur l’électronucléaire et le dessalement de l’eau de mer par la voie nucléaire.