S’himi, une étoile s’est éteinte

Abdeljabbar S’himi donnait à  la presse ce qu’il empruntait au métier d’écrivain, et à  la création ce qu’il tenait du journalisme. Il se conformait dans les deux tà¢ches à  une exigence morale sans faille. Il écrivait ce qu’il pensait, et pensait ce qu’il écrivait. Il avait, dans ce métier, un rapport très intime avec la langue arabe. Une belle langue et un style sobre, à  l’image de la personne. Le style c’est l’homme même, comme dirait Buffon.

Dans cette floraison de la presse, qui devient, incontestablement, un quatrième pouvoir, et l’expression de la conscience d’une nation, et à l’occasion de la commémoration de la journée mondiale de la presse, il est bon ton de se rappeler ceux qui avaient pavé la voie, dans l’abnégation et la détermination à ce qui semble aujourd’hui des percées, mais non exemptes d’embûches. Abdeljabbar S’himi, qui vient de nous quitter il y a moins de deux semaines, était de ceux-là. Il donnait à la presse ce qu’il empruntait au métier d’écrivain, et à la création ce qu’il tenait du journalisme. Il se conformait dans les deux tâches à une exigence morale sans faille. Il écrivait ce qu’il pensait, et pensait ce qu’il écrivait. Il avait, dans ce métier, un rapport très intime avec la langue arabe. Une belle langue et un style sobre, à l’image de la personne. Le style c’est l’homme même, comme dirait Buffon.

J’avais connu S’himi, au début des années 80 comme le connaîtront d’autres journalistes en herbe, quand je faisais mes premiers pas dans le journal Al Alam. L’homme déroutait, car il était bon d’être  du côté de la gauche, voire avoir tort avec la gauche que d’avoir raison avec la droite, et l’homme était de droite avec cette particularité qui le distinguait : les idées qu’il prônait semblaient  de gauche. N’y avait-il pas erreur de marquage ? La gauche était l’expression de la conscience culturelle, forte à la fois de l’imperium de la gauche française et du vecteur du panarabisme triomphant à l’époque. Etre écrivain de droite ou d’une famille d’obédience conservatrice c’était se condamner. Or c’était ce pari que S’himi relevait, avec d’autres, il est vrai, de la même famille politique, par ce qui faisait son style : incisif, iconoclaste et lucide… S’himi serait-il un intellectuel de gauche mal casé ? Son billet bi khat al yad, faisait le bonheur des lecteurs, et certainement devait donner quelques frissons aux fins limiers avec une vision sécuritaire étriquée.

Après la phase des débuts dans le journalisme, j’ai revu S’himi par trois fois, et si je m’y arrête ce n’est pas pour égrener des souvenirs, mais fixer quelques facettes de sa pensée. Nous devions lui et moi, assister en décembre 1995, à Marrakech, à un colloque sur le Prince sévillan Al Mouatamid bnou Abbad, déchu par l’émir des musulmans, Youssef Ibn Tachfine. Certains participants du Moyen-Orient se sont érigés en objecteurs de conscience et ont émis des jugements par trop acerbes sur Youssef Ibn Tachfine. Je garde en mémoire, la prise de position de S’himi : «Je ne tolérerai pas que des Moyen-orientaux touchent à Youssef ibn Tachfine», avait-il fait entendre. La discussion déborda, en aparté, sur une autre ponte de la pensée marocaine d’extraction amazighe, El Youssi. J’avais parlé de sa sobriété et de son ascétisme. Le jurisconsulte du XVIIè siècle devait, à chaque fois qu’il était appelé à dar al makhzen, jeûner pour ne pas être en devoir de manger chez le sultan. J’ai fini par retrouver cette allusion dans un des  billets de S’himi. Le hasard nous mit ensemble quelques années après dans ce qui était le club des journalistes, communément connu sous Al badia. On parla ce jour là de ce géant de la littérature arabe, qui est Taha Hussein. J’étais un féru de ce grand écrivain, et j’avais trouvé en S’himi une oreille attentive. J’avais mis l’accent sur cet exercice indispensable qu’est l’analyse critique du patrimoine, avec une belle langue et un langage qui s’interdirait d’être ésotérique, à l’image de ce que Taha Hussein avait mené. Je me rappelle qu’au terme de la discussion S’himi m’avait fait savoir qu’il avait exprimé,  lors d’une rencontre avec celui qui allait devenir le premier doyen de l’Institut Royal amazigh, Mohamed Chafik, son souhait d’apprendre l’amazigh. Ce n’était pas anodin à l’époque, vu les temps et la famille politique d’où provenait S’himi. Les préjugés faisaient office de convictions et l’idée que S’himi, se faisait de la marocanité était par trop en avance sur les canons en vigueur.

Quand d’autres se bousculaient pour les voyages avec les officiels, S’himi déclinait l’invitation poliment, préférant garder une respectueuse distance avec l’arène politique pour préserver sa liberté et sa lucidité. J’ai revu Shimi pour la dernière fois, un mai 2008, à Meknès, en marge de la commémoration de la disparition du zaïm Allal Fassi. J’officiais à l’époque en tant que wali, et il m’avait pressé de lui donner  des nouvelles de celui qui est l’unique survivant des signataires du manifeste de l’indépendance, résidant à Meknès, Si Mohammed Aissaoui Mestassi, que Dieu lui prête longue vie…

Un de ses beaux billets, quand l’histoire changea de séquence, était un dialogue avec la mer. Il a préféré jeter sa canne dans les flots que de s’associer au tintamarre de la foule. Qui pouvait se targuer à l’époque de sa lucidité ? Une lucidité qui avait un prix qu’il payait en connaissance de cause…A méditer dans sa journée mondiale de la presse.