Scènes de citoyens

Quand on parle de culture, de laquelle parle-t-on ? De celle de «l’élite» ou de celle du «peuple» ? De celle des «jeunes» ou de celle des «aînés» ? Laquelle privilégier, laquelle légitimer ? A l’évidence aucune et toutes à  la fois. Décloisonner la culture ou plutôt les cultures, les sortir de leur champ d’expression habituel et leur faire occuper l’espace public est effectivement un biais formidable pour réinstaurer de la proximité entre les groupes sociaux.

Jolie scène captée au matin tranquille de Casa qui s’éveille, un dimanche. C’est d’abord un sourire de fillette qui attira mon attention. Je me le pensais adressé mais erreur, il était destiné aux occupants de la voiture arrêtée au feu, devant moi. Une vieille 205 immatriculée à l’étranger et ployant sous le poids de la charge. Une famille s’y entassait, les parents à l’avant et, à l’arrière,  trois adolescents.

La fillette au sourire se tenait debout sur l’une de ces  camionnettes sans toit qui font office de petits transporteurs urbains, d’objets comme de produits frais. Là, en l’occurrence, il s’agissait de personnes, des jeunes gens qui paraissaient arriver droit de leur campagne. Le sourire de la fillette s’accompagnait d’un petit salut. La famille de la 205 dut y répondre car ce fut ensuite aux autres occupants de la camionnette d’agiter leur main à leur tour. Là-dessus, quelqu’un sortit le bras de la fenêtre de la 205 et leur lança une casquette. Les sourires dans la camionnette s’élargirent plus encore et une tête se couvrit du couvre-chef offert. Puis le feu passa au vert et chacun poursuivit son chemin.

La scène était jolie en ce qu’elle montrait un moment d’échange sympathique et spontané entre de parfaits étrangers. L’avant-veille, dans le cadre du Festival de Casablanca, se tenait dans le magnifique jardin de l’Ecole des Beaux-arts une rencontre autour de la thématique «Espaces publics, espaces de création» ou comment l’espace public peut s’ouvrir à la création ?

La réflexion portait  sur les actions à initier pour redonner une visibilité aux lieux emblématiques de la ville, ces lieux porteurs d’histoire mais sur lesquels le regard glisse sans plus s’arrêter.

Au-delà, la question posée était comment, par le biais de la culture, agir pour que les Casablancais se réapproprient leur espace et retissent du lien social ? Car il y a feu en la demeure. Dans la ville tentaculaire qu’est devenue Casablanca, ce lien social se distend jusqu’à, parfois, ne plus être. Or la culture est un levier formidable pour le redynamiser.

Dès lors qu’on la conçoit au pluriel. Dans la scène ci-dessus évoquée, dans cette bienvenue souhaitée à des Marocains arrivant de l’étranger par d’autres Marocains qui, eux, vivent au Maroc, du «lien social» se mettait en scène. Ces gens ne se connaissaient pas. Mais ils se reconnaissaient. Ils se reconnaissaient en ce qu’ils percevaient de commun entre eux.

La petite fille aurait-elle souri de pareille façon à des MDM aux allures d’Occidentaux et au volant d’une belle berline ? Pas sûr. Aussi, quand on parle de culture, de laquelle parle-t-on ? De celle de «l’élite» ou de celle du «peuple» ? De celle des «jeunes» ou de celle des «aînés» ? Laquelle privilégier, laquelle légitimer ? A l’évidence aucune et toutes à la fois. Décloisonner la culture ou plutôt les cultures, les sortir de leur champ d’expression habituel et leur faire occuper l’espace public est effectivement un biais formidable pour réinstaurer de la proximité entre les groupes sociaux.

Mais l’offre culturelle ne doit pas se décliner uniquement sous forme d’animation, comme c’est le cas avec les multiples festivals organisés à travers le pays. Elle doit aussi favoriser l’implication et la créativité des acteurs culturels.

Pour ce qui est du Festival de Casablanca, l’ambition des organisateurs exprimée au cours des rencontres du jardin des Beaux Arts est de mettre en place des processus pérennes en faveur de la production culturelle. Reste à savoir lesquels, comment et avec quoi.

Par ailleurs, faire de l’espace public «un espace de citoyenneté et non juste un espace résiduel» passe par une transformation en profondeur des mentalités. Car, culturellement parlant, le Marocain lambda ne se reconnaît pas dans l’espace extérieur. Son univers s’arrête au seuil de la maison.

Au-delà, c’est «zanqua» avec tout ce que cette notion comporte de connotation péjorative. C’est cette perception négative, ce sentiment d’extériorité du citoyen par rapport aux espaces publics sur lesquels l’ouverture de champs pour l’expression culturelle peut agir. Des murs sur lesquels des artistes-peintres ont laissé courir leurs pinceaux ne seront jamais utilisés en pissotière. Une place où l’on peut venir gratter les cordes de sa guitare cesse d’être «zanqua». Elle devient à soi. A soi en même temps qu’aux autres. Et le nous devient citoyen.