Sauvons l’âme du tribunal de première instance de Casablanca !

Le tribunal de première instance de Casablanca est un véritable bijou architectural. Conçu dans les années 1920 par des architectes français, il devait symboliser la justice à l’européenne, tout en gardant une allure arabo-marocaine.

Le résultat fut étonnant : de grandes salles aux plafonds  hauts et boisés, des fenêtres larges permettant à la lumière d’entrer dans tous les recoins, et un aménagement interne des salles d’audience qui ne déparerait pas à Paris. L’extérieur  était aussi soigné, avec une salle des pas perdus immense, donnant, d’un côté sur la Place de la wilaya, et de l’autre sur d’agréables jardins andalous avec fontaines, gazon et arbres de qualité. Cela permettait d’appliquer les lois, et de rendre la justice, dans un cadre aussi impressionnant que pratique. Les allées d’audience, 1, 2 et 3 étaient assez vastes pour accueillir toutes les personnes intéressées par la tenue d’un procès : les justiciables, bien sûr, les magistrats, les huissiers, les avocats et les policiers du service d’ordre. Depuis, les choses ont évolué, la population a augmenté, ainsi que les plaideurs en tous genres. Et cette évolution risque de se transformer en un problème épineux.

Ainsi, depuis quelque temps, on remarque l’établissement de palissades diverses sur la grande place, les grues sont à l’œuvre pour la construction du grand théâtre de Casablanca et le calvaire a commencé pour les innombrables fonctionnaires et autres usagers du Palais de justice. En observant certaines photographies des années 30, 40 et même cinquante, on remarquait d’abord l’absence totale de véhicules automobiles, puis l’apparition timide de certains modèles (trois ou quatre, tout au plus), garées devant l’escalier monumental. Depuis les années 70 et 80, la situation ne fait qu’empirer. Il n’est pas un Casablancais qui, ayant à traiter une affaire dans ce tribunal, ne se soit plaint des conditions de stationnement. Pour les professionnels du droit, il existe quelques astuces et arrangements avec les gardiens pour se garer (plus ou moins) facilement. Pour les citoyens, c’est l’enfer : au stress de se voir convoqué au tribunal s’ajoute celui du stationnement. Et comme les gens ignorent ce problème, ils n’en prennent brutalement conscience que 10 minutes avant leur audience, s’affolent, tournent en rond sans espoir de trouver un espace libre.

La situation risque de devenir plus compliquée : les places déjà fort réduites ont pratiquement disparu car le chantier de permutation de la grande fontaine a commencé, et le périmètre s’est brusquement rétréci, au grand désespoir de tous les usagers et fonctionnaires. Mais où sont donc les planificateurs de ces projets ? Construire un Grand Théâtre, c’est une fort belle initiative, dont la culture ne peut que profiter. Mais le faire au détriment du fonctionnement d’un service public d’importance, est-ce raisonnable? Quelqu’un a-t-il réalisé que la fameuse «Place aux pigeons» est aussi emblématique pour Casablanca que la Tour Eiffel pour Paris (toutes proportions gardées, bien évidemment !) ? A-t-on fait une quelconque étude concernant l’impact de ce projet sur ces fameux pigeons, qui sont maîtres des lieux depuis près d’un siècle ? Autre constat, architectural et esthétique cette fois : les concepteurs du tribunal voulaient donc que l’on ait une double vue, une axée sur l’intérieur du tribunal, l’autre orientée vers la Grande place. Sauf que cette dernière est en voie de disparition, quelqu’un ayant eu l’ingénieuse idée de planter des palmiers et autres plantes diverses, qui obstruent désormais tout regard sur la place. Pourquoi? On se le demande bien, cette vue constituant un élément d’apaisement pour les personnes stressées par leurs affaires au Palais de justice. Ainsi, on constate avec regret que là où les anciens avaient fait preuve de bon goût, nos contemporains n’ont de cesse de gâcher ces choix.

L’actuel président du tribunal se consacrait, entres autres, à l’embellissement de son établissement : pots de fleurs harmonieux, locaux strictement entretenus, maintenus propres, et, somme toute, agréables au regard. Il prend bientôt sa retraite, que nous lui souhaitons heureuse, et espérons que son successeur veillera sur le splendide bâtiment qui abrite le tribunal de première instance de Casablanca, le plus emblématique du pays.