SÅ“ur en humanité

Quand, sous la pression de sa congrégation,
elle se résolut, en 1993, à  quitter Le Caire pour rentrer en France, en sus de l’usine et des dispensaires mis sur pied, la moitié des enfants de Mokkatam étaient alphabétisés. SÅ“ur Emmanuelle avait fait sienne la devise de Marc Aurèle : «L’obstacle est matière à  action». Son refus de la fatalité et sa foi inébranlable en l’homme lui ont fait accomplir des miracles.

«Les puces m’embêtent beaucoup moins maintenant. Il n’y a presque plus rien à manger sur une octogénaire». Ce propos, vieux d’une bonne quinzaine d’années, a dû être assorti d’un immense éclat de rire.
On en imagine le cadre : de la poussière, un habitat de tôles et de planches, des êtres pauvrement vêtus et puis elle, le visage strié d’innombrables rides mais le regard myosotis plein d’une vie que l’on avait fini par croire éternelle. Cette vie-là a dû cependant se résoudre à s’éteindre. A l’aube de ses 100 ans, Sœur Emmanuelle, l’amie des chiffonniers du Caire, s’est laissé glisser dans le grand sommeil.
Conformément à ses dernières volontés, ses obsèques se sont déroulées dans la plus stricte intimité. Mais à Paris, à la cathédrale Notre-Dame, l’office célébré en son honneur en présence du Président Sarkozy fut celui réservé aux grands de ce monde. Car toute menue qu’elle fût, cette petite sœur était une grande parmi les grands comme sont venus en témoigner les milliers d’anonymes rassemblés sur le parvis de l’église pour lui rendre un dernier hommage.
Cependant, si les caméras étaient braquées sur Paris en cette circonstance, c’est à des milliers de kilomètres de là que les larmes ont dû être les plus chaudes. Sous le ciel d’Egypte, à Mokkatam, le plus grand bidonville du Caire, parmi les zabbaline.
A l’heure où d’autres prennent leur retraite, ce petit bout de femme avait, en effet, été vivre au milieu des exclus parmi les exclus, ces chiffonniers dont la vie se déroule au milieu des puces et des rats et sur lesquels le regard, quand il s’arrête, n’est que mépris et rejet. Ils n’étaient ni de sa communauté d’origine ni – pour la plupart – de sa religion. Pourtant, elle avait fait le choix de leur consacrer vingt ans de sa vie et ce, dans un seul but : les aider à recouvrer dignité et respect. Pendant vingt ans, elle, fille de la grande bourgeoisie belge, avait partagé leurs conditions de vie, d’où l’humour acide de la réflexion précitée. Les journalistes qui la visitèrent en ce temps-là (entre 1971 et 1993) ont décrit le «maigre cabanon de planche et de tôle, un gourbi à la fois infâme et merveilleux» où elle vivait. A la porte de celui-ci, elle avait accroché une croix et un croissant pour afficher son respect de toutes les croyances. Car Sœur Emmanuelle n’était pas là pour tenter de convertir qui que ce soit à sa foi. Elle était là, certes, portée par l’amour de Dieu, mais dans cet amour-là vibrait l’amour de l’homme, au-delà de sa race, de sa confession ou sa couleur.
Et c’est en cela que sa perte nous touche, qui que nous soyons, croyants ou non croyants, juifs, chrétiens ou musulmans. Car sa figure est une figure de l’universel. En elle, se rencontraient d’ailleurs les trois monothéismes. Elle était investie de la foi chrétienne mais, dans le même temps, du sang juif coulait dans ses veines (par un de ses grands-pères) et c’est parmi des musulmans qu’elle a passé l’essentiel de sa vie et donné le meilleur d’elle-même. En ces temps de scepticisme généralisé, où l’on doute de tout et de tous, l’existence d’une personnalité comme Sœur Emmanuelle redonne espoir. Elle redonne espoir car elle rappelle qu’en aucun cas il ne faut perdre foi en l’homme. C’était son message principal, qu’elle déclinait sous toutes les formes. Elle disait que «contrairement à ce qu’a écrit Jean-Paul Sartre, l’enfer, ce n’est pas les Autres. C’est le paradis pour peu qu’il y ait de l’amour».
Elle n’en cultivait pas pour autant le genre béat. Dotée d’un solide franc-parler, elle profitait d’une médiatisation venue sur le tard pour dire leur fait aux puissants de ce monde et leur demander ce qu’ils faisaient de leur pouvoir. Elle s’arrangeait aussi pour leur soutirer tout ce qu’elle pouvait pour les démunis. Pour exemple, cet épisode, devenu célèbre, et qu’elle avait maintes fois raconté : «Un jour, à Genève, j’ai dit devant une assemblée très convenable : si je ne trouve pas 30000 dollars, il ne me restera plus qu’à faire un hold-up. Alors là, j’ai eu du succès et j’ai eu les 30000 dollars». Grâce aux dons collectés, elle était parvenue, cette fois, à mettre sur pied une usine de compost destinée à recycler les déchets amassés dans le bidonville où elle avait élu domicile. Quand, sous la pression de sa congrégation, elle se résolut, en 1993, à quitter Le Caire pour rentrer en France, en sus de l’usine et des dispensaires mis sur pied, la moitié des enfants de Mokkatam étaient alphabétisés.
Sœur Emmanuelle avait fait sienne la devise de Marc Aurèle : «L’obstacle est matière à action». Rien ne l’arrêtait. Son refus de la fatalité et sa foi inébranlable en l’homme lui ont fait accomplir des miracles. Partout, du plus pauvre au plus puissant, sa mémoire est saluée avec émotion. Son exemple nous redonne courage et espoir. Cette sœur ne l’était pas pour les seuls chrétiens. Elle était notre sœur en humanité à tous.